Tout le monde connaît cette petite histoire irrévérencieuse qui circulait lorsque Ruth Dreifuss était présidente de la Confédération: «Savez-vous ce que Madame Dreifuss fait de ses vieilles robes?… Elle les porte.» La blague était perfide, mais au vu de ce que font les stars aujourd'hui, notre conseillère fédérale n'aurait vraiment aucune raison de se vexer. Qu'on les ait achetées dans les magasins de seconde main, aux enchères chez Sotheby's, ou chez les couturiers eux-mêmes, c'est follement bien vu de porter de vieilles frusques griffées. Comme des grands crus: on appelle ça le «Vintage».

Le mot «Vintage» (trad.: millésime) ne s'applique pas à n'importe quelle fripe dénichée aux puces: il s'agit de vêtements de marque, portant encore leur étiquette et qui ont été fabriqués il y a au moins une dizaine d'années. «Lorsqu'elle tournait à Bruxelles, l'actrice française Lou Doillon est venue chez moi. J'ai aussi eu la visite de Catherine Deneuve», confie Jacqueline Ezman qui tient la boutique Idiz Bogam, sorte de caverne d'Ali Baba bruxelloise, remplie de robes glamour venues des USA et de chaussures italiennes très Dolce Vita. Les stars adorent les vêtements vintage et ça commence à se voir. Depuis que Sandrine Bonnaire est apparue au Festival de Cannes avec un vieux manteau porté par Coco Chanel, depuis que Demi Moore, Nicole Kidman, Vanessa Paradis et les autres courent derrière les belles raretés d'autrefois, les magazines de mode ont modifié les légendes de leurs photos «people». Ainsi, dans le dernier numéro de W, lit-on: «Stephanie Seymour dans une robe vintage Christian Dior», «Lisa Marie en vintage Rudi Gernreich, au bal Fire & Ice», ou, lorsqu'on n'a pas identifié l'origine de l'étole de fourrure dans laquelle la belle s'est lovée: «Carolina Herrera en vintage». S'habiller vintage est une manière de se créer un style à soi, si tant est qu'on en ait, en mélangeant les genres: une belle pièce ancienne avec des vêtements contemporains. Et surtout, ça permet de ne jamais plus se retrouver face à face, dans une soirée, avec une convive portant la même robe que soi. Et pour cause: la robe Dior de 1958, le magnifique plissé Grès de 1948, la robe Schiaparelli de 1938, qui a réussi à traverser les années, résister aux mites, à la destruction, à l'usure, sont généralement des pièces uniques.

Les clientes n'achètent toutefois pas n'importe quoi: certaines marques ont plus la cote que d'autres. Pucci, par exemple, la marque italienne aux imprimés colorés, marche très fort aux Etats-Unis, à Milan et à Paris. «Mais pas du tout à Genève: les femmes ne la connaissent pas», souligne Jean-Marc David, qui tient la boutique Attitude à Carouge. En Suisse, il y a beaucoup de demande pour les tailleurs Chanel anciens, en lainage épais, quasi inusables avec leurs boutons dorés d'origine, les vêtements Sonia Rykiel, indémodables… «Il y a aussi une forte demande pour les sacs Kelly, les carrés Hermès anciens, dont les clientes préfèrent la soie, les accessoires Gucci d'avant Tom Ford avec les deux G entrelacés, les accessoires Céline des années 50, les imperméables Burburry's, confie Jean-Marc David. Paradoxalement, l'envie d'une cliente pour une marque dépend de l'image que celle-ci renvoie aujourd'hui: s'il n'y avait pas eu des designers comme Tom Ford ou Martin Margiela pour dépoussiérer Gucci et Hermès, la demande de ces marques serait beaucoup moins forte.»

«Les bijoux Chanel, se vendent mal à Paris, la qualité est moins bonne que celle des bijoux d'Yves Saint Laurent, par exemple», répond une vendeuse à une femme venue vendre ses boucles d'oreilles chez Didier Ludot, à Paris. Si les Parisiennes boudent les accessoires Chanel, les Genevoises en revanche adorent les chaînes dorées et les gros bijoux clinquants style années 80. «C'est simple: j'ai une cliente qui ne veut que du Chanel!» confie Jean-Marc David.

Autrefois, les femmes rechignaient à acheter des vêtements déjà portés, comme elles ne couraient guère les soldes de luxe. «Elles pensaient que c'était sale», explique Jean-Marc David. Les temps ont changé. Depuis un an déjà, il existe un coin vintage chez Barney's, le très chic grand magasin de mode new-yorkais, tout comme il en existe un dans la boutique de la styliste Donna Karan, sur Madison Avenue. Idem aux Galeries Lafayette, à Paris. Le vintage est en passe de devenir une griffe en soi.

Désormais, le moindre magasin de seconde main traque l'étiquette: en Suisse, il est devenu de plus en plus difficile de laisser en dépôt ses vieux vêtements Promod ou Hennes & Mauritz ailleurs que chez Caritas. Il leur faut «une marque».

Il est une autre manière encore de porter un vêtement vintage: le rendre unique en le personnalisant. Un duo de passionnées, Elyane et Mick, «customisent» (singularisent) les pièces chinées ici et là avant de les revendre. Elles sévissent à Paris, et leur marque s'appelle «Moth» (trad.: mite). Porter du vintage est une manière de suivre une mode indémodable, en somme.

Vintage, the art of dressing up, Tracy Tolkien, Ed. Pavillion Books Ltd, 2000.