Une salle spécialement construite à l'intérieur du Palais de justice, une bonne centaine de prévenus, presque autant de plaignants, une vingtaine d'avocats, deux ans d'instruction et probablement trois mois d'audience. Le procès qui s'est ouvert hier à Paris devant le Tribunal correctionnel est celui de la démesure. C'est celui d'une fraude ordinaire organisée à l'échelon d'un quartier: celui du Sentier, à Paris, qui est aussi, traditionnellement, celui de la confection. Bien sûr, on ne peut que faire référence au film La vérité si je mens, récemment sorti sur les écrans et qui se déroule dans ce même monde. Mais, ici, l'heure n'est plus à la plaisanterie.

L'escroquerie, en soi, n'a rien d'extraordinaire. C'est son ampleur et le nombre des prévenus qui le sont. C'est essentiellement une affaire de fausses traites, donnant lieu à des avances consenties par les banques, alors qu'elles ne correspondent à aucun achat. Il s'agit donc d'entreprises faisant semblant de travailler ensemble, d'échanger des marchandises, pour obtenir des liquidités. Ce procédé dit «de cavalerie», classique, s'est doublé d'une escroquerie à l'assurance (un entrepôt de vêtements a mystérieusement pris feu en banlieue parisienne), de plusieurs dépôts de bilan frauduleux, qui ont permis de ne pas rembourser les banques, et de blanchiment d'argent via l'Autriche et la Belgique.

L'affaire a débuté en 1997, par une plainte de plusieurs banques s'apercevant qu'elles se sont fait berner par des sociétés installées dans le Sentier. L'enquête de la Brigade financière a permis de mettre en plein jour un vaste réseau impliquant plus de 700 sociétés, avec un noyau dur de 90 entreprises ayant facturé plus de 2500 fausses traites. L'escroquerie, qui s'est déroulée dans un délai très bref, quelques semaines tout au plus au printemps 1997, est estimée à 540 millions de francs français (soit près de 135 millions de francs suisses). La plupart des prévenus ont reconnu leur participation à cette gigantesque fraude.

L'opinion publique a surtout été marquée par les deux spectaculaires descentes de police, en 1998, lorsque le quartier du Sentier a été littéralement bouclé et plusieurs dizaines de petits patrons d'entreprises embarqués manu militari en garde à vue. Le procès aurait dû se tenir en mai 1999, mais il a été ajourné plusieurs fois pour des raisons de procédure. Au-delà des fraudes, l'enquête a mis au jour d'autres pratiques commerciales curieuses, comme l'existence de commandos de racketteurs chargés de récupérer des impayés. Plusieurs cerveaux de cette gigantesque entreprise sont actuellement en fuite et sous le coup d'un mandat d'arrêt international. L'éventuelle responsabilité des banques dans les relations qu'elles ont entretenues avec leurs clients, sera évoquée par les avocats de la Défense. Par peur de perdre leurs clients, n'ont-elles pas eu tendance à leur faire trop confiance, à fermer les yeux sur certaines pratiques? Les enquêteurs de la Brigade financière ont eux-mêmes relevé que les établissements bancaires n'ont «jamais facilité l'action de la justice».

Un million pour la salle

Hier, il y avait foule devant ces murs amovibles, installés pour l'occasion entre les arcades de la Salle des pas perdus, au Palais de justice, de ceux qu'on voit d'habitude délimitant les stands d'exposition dans les foires et salons. Ce qui donnait à ce procès l'allure d'un colloque, avec micro baladeur et chaises pliantes alignées. L'installation de cette salle de 800 mètres carrés a coûté près d'un million de francs suisses et soulève une polémique sur la mise en scène volontaire d'un procès spectacle.

Sur le côté de la salle, trois personnes dans le box des accusés, les leaders du réseau, et 120 autres prévenus. Beaucoup d'hommes, quelques épouses, qui se saluent, se tapent dans le dos, puis déclinent poliment leur nom, prénom, date de naissance et adresse exacte lorsque la présidente le leur demande. L'après-midi d'hier a en effet été consacrée à la présentation des parties en lice. D'une part avec l'inscription devant le greffier des différentes parties civiles, majoritairement des banques, dont le Crédit lyonnais, le Crédit agricole, la Société générale et le Crédit commercial de France, ainsi que des fournisseurs, ces derniers étant plus de cinquante, d'autre part grâce à l'examen de l'état civil et des adresses de tous les prévenus. Un interminable préambule à un procès qui ne devrait pas l'être moins.