Prochainement, les Saoudiennes qui souhaitent contribuer à l’entretien de leur ménage (ou de leur père, ou, à défaut, de leur tuteur) pourront aller bosser en usine. Afin de lever l’obstacle majeur à leur libération par le travail, le régime mettra à leur disposition quatre villes entièrement débarrassées des hommes. Du haut en bas de l’échelle des responsabilités, on n’y trouvera que des femmes. Loin du risque omniprésent de fornication qui rend la vie en boîte si pénible dans les pays pratiquant la mixité sur les lieux de travail, les veinardes pourront se concentrer sur la tâche en pensant que Dieu est bon de leur accorder autant d’opportunités. Que du vertueux bonheur.

Mais ce n’est pas tout. Depuis le mois de janvier, les mêmes Saoudiennes profitent d’un autre progrès fulgurant: désormais, elles ont le droit de vendre de la lingerie féminine. Dans des boutiques sans homme, cela va sans dire, et aux vitres obscurcies pour les soustraire aux regards concupiscents qui percent partout leurs abayas.

Cette bonne nouvelle – 40 000 nouveaux postes en plus pour les femmes, ce n’est pas rien – pose toutefois une question intéressante: jusqu’à décembre 2011, à qui les Saoudiennes achetaient-elles donc leurs strings et leurs push-up?

Oui. Bon, pas tout à fait: les vendeurs de lingerie étaient recrutés dans l’immigration asiatique, ce qui en faisait, si j’ai bien lu les sous-titres, des opérateurs un peu moins menaçants pour les mâles saoudiens détenant les droits de propriété sur les clientes. Mais, pour ces dernières, je ne suis pas sûre que ça suffisait à tout arranger.

La question me touche d’autant plus près que j’ai entraperçu une situation du même genre à l’occasion d’un séjour à Istanbul. En balade dans le quartier islamiste de Çarsamba, j’avais été favorablement impressionnée par le choix de sous-vêtements mignons comme tout exposés dans les devantures. Ça m’avait fait regarder les hidjabs et les djellabas environnantes d’un œil neuf. Et les prix étaient très concurrentiels.

J’allais pénétrer dans une boutique lorsque j’ai vu le barbu qui s’apprêtait à m’y accueillir. Malgré tout mon courage – je me flatte d’en avoir – j’ai battu en retraite. S’agissant de discuter bonnets, je préfère avoir affaire à une fille, et tant pis pour les économies. Mais je suis restée quelques minutes dans le coin, le temps de constater que des délurées en foulard serré et manteau long osaient sans complexe ce qui m’avait fait reculer.

Je me suis demandé, je l’avoue, comment cela se passait exactement à l’intérieur. La présence du barbu – c’était un barbu intégral, calotte et veste sans col comprises, pas Chinois pour un sou – dissuadait-elle les clientes d’oser les balconnets les plus coquins? Ou les encourageait-il au contraire paternellement à se décorer au mieux pour apporter à leurs maris les plaisirs qui leur sont dus? Conseils techniques à l’appui?

Aujourd’hui, j’ai la réponse. Elle m’a été donnée par une Saoudienne interviewée par le Figaro: «Quand j’allais acheter un soutien-gorge, le vendeur me regardait d’un œil expert et malgré mon abaya me disait: «Vous, c’est du 95.» C’était vraiment gênant.»

Oui. En fait, c’est bien ce que j’imaginais. Sans compter que dans de telles conditions, on a vite fait d’acheter trop grand. Ou trop petit. D’autant que les cabines d’essayage sont interdites: qui sait ce que leur intimité pourrait cacher?

Cette histoire de slips et de soutifs vous paraîtra peut-être bien futile. Je suis d’un autre avis. Pour moi, elle montre avec éclat qu’on n’a vraiment fait le tour du fondamentalisme qu’une fois qu’on l’a aussi regardé par-dessous.

Jusqu’à décembre 2011, à qui les Saoudiennes achetaient-elles donc leurs strings et leurs push-up?