Portrait

Ce que le fondateur du Macumba doit à la nuit

Le petit coiffeur de Haute-Savoie, né dans une ferme, est le fondateur des Macumbas. Il en a ouvert 23 dont celui de Neydens, le plus prestigieux, près de Genève. Il fut l’associé de Frank Sinatra à Los Angeles qui lui a enseigné l’art de mettre en lumière la nuit

Il vit en terrasse de Genève, là-haut dans une belle villa accrochée au Salève. Vue privilégiée, douceur d’une vie qui se déroule désormais en retrait du monde. Il est habillé élégamment, comme toujours. Cravate bariolée, santiags argentées. Roger Crochet a 87 ans et l’œil pétille comme les bulles qu’il propose. «Une coupe de Champagne?» Trinquons au temps qui passe, dont il vient en 120 pages de suspendre le vol. Un livre* qui raconte l’épopée d’un petit coiffeur haut-savoyard, parti de pas grand-chose sinon ce père extraordinaire qui lui a appris à rêver et devenir prince des nuits.

Un soir d'octobre 1977

N’allons pas trop vite et souvenons-nous qu’il y a un an de cela Roger s’apprêtait une fois encore à emplir son Macumba de toutes les musiques à danser. Les 31 décembre furent inoubliables dans l’immense lieu des plaisirs de Neydens, à deux jets de laser de Genève. N’y allez pas ce dernier jour de 2015 sur les coups de 23heures. Un affreux bourdon vous saisirait. L’immense parking sera désert et la rotonde au milieu pleurera de vilains cotillons. Roger, atteint par la limite du bel âge, a vendu en juin dernier. La Migros voisine a tout racheté et le Macumba sera rasé. Comment en effet faire entrer un hypermarché dans un truc tout rond? «Je ne voulais pas vendre à n’importe qui. Migros a une éthique et une belle réputation», justifie Roger.

Le 25 octobre 1977, soir de la première au Macumba de Neydens, une queue de 25 km de voitures s’est formée. On vient d’Annecy, Grenoble, Lyon, Genève, Lausanne, Neuchâtel. Quatre mille noctambules. Roger Crochet n’a pas fait appel à une agence pour annoncer le lancement, mais à 18 couples qui sillonnent la France voisine ainsi que la Suisse romande et placardent des affichettes qui portent un point d’interrogation. Les gens donc s’interrogent. Au troisième passage, le mot Macumba apparaît. Au cinquième le public découvre l’affiche complète avec le programme complet de la soirée d’ouverture.

Roger Crochet a mené cette campagne de publicité à l’américaine. Les Etats-Unis, il connaît et il aime, grâce à son père. Cantonnier à Mannecy près de Frangy, ce père qui fait aussi des études d’ingénieur est l’homme des premières. «Le premier dans le coin à avoir une TSF puis un réfrigérateur puis une automobile. C’était un avant-gardiste», raconte Roger. Il sera aussi le premier dans le canton à emmener son fils découvrir les Amériques. «Ma mère avait hérité de terres et d’une vingtaine de vaches, mon père me disait: tu n’as aucun avenir avec ces bêtes-là, alors voyage, va vivre ailleurs.»

Nous sommes en 1947. Un Lockheed Constellation embarque père et fils à Genève et les dépose quinze heures plus tard à New York. Un mois sur place, Los Angeles, Philadelphie, Las Vegas, San Francisco. Au retour, Roger s’essaie à la coiffure, embauche dans un salon d’Annecy, fait les saisons dans les stations. Il est doué, coupe vite et bien, entre à l’école de L’Oréal, à Paris. Il découvre la laque Elnett et sa fameuse mèche dorée sur l’étiquette. Il paie les cours en déchargeant la nuit des cageots de légume aux halles puis en coiffant les danseuses des Folies Bergères. «Le goût pour le monde de la nuit est né là», dit-il. A la fin des années 1950, il aura ouvert à Paris 53 salons Roger Rochan du nom de sa première épouse «plus classieux que Crochet».

Le rêve américain ne l’a pas quitté et il s’envole avec en tête l’idée de ramener en France une idée neuve. «Il y avait des choses jamais vues chez nous comme les supermarchés, les laveries automatiques, les drugstores et ces restaurants rapides appelés McDonald’s», se souvient-il. La rencontre de sa vie: Frank Sinatra. Ils se croisent dans un bar de Beverly Hills. Le crooner aime la France, parle un peu la langue et conseille à Roger d’oublier les McDo: «Il y a mieux, j’ai trois salles de spectacle, on s’associe et on en crée d’autres. Un type qui possède 50 salons de coiffure à Paris est capable de tout.»

Roger va gérer durant quatre ans les salles du chanteur et apprend beaucoup. De retour en France – nous sommes au début des années 1970 –, il monte quelques laveries automatiques puis vite plonge dans le monde de la nuit, avec ses habits neufs. Il s’associe avec deux amis qui ont ouvert à Montpellier une salle appelée Macumba, du nom d’une ancienne petite boîte de nuit d’Oran en Algérie. «J’aime le mot Macumba pour sa musicalité et son rythme à trois temps», dit Roger. Deux autres salles à Bordeaux et Nantes sortent de terre (il va en créer en tout 23 dont une à Cuba). Johnny Halliday et Frank Sinatra chantent dans celle de Bordeaux, prélude à tant de concerts de stars internationales qui seront donnés plus tard à Neydens.

Lieu repensé

Roger Crochet rêve encore. En Haute-Savoie, «mon vrai pays», il bâtit «le plus grand du monde». Sept mille mètres carrés et cette espèce de pieuvre mécanique unique au monde, fixée au plafond, truffée d’éclairages, de lasers et de haut-parleurs. Nadeige et Pascal, sa fille et son fils, gèrent et animent le lieu, Julie sa seconde épouse devient l’âme du Macumba. Roger est en famille et entre amis. Et lorsque le 25 février 2005 le feu réduit en cendres un tiers du Macumba et anéantit la machine interplanétaire (les pompiers de Cointrin sont appelés en renfort), l’équipe repense le lieu. La grande salle ne sera pas reconstruite. Une vingtaine d’espaces sont imaginés, distincts les uns des autres, salsa, valse, rock, disco-funk, techno, spaghetti-bar, sushi bar, spécialités savoyardes de la mère Marie, Irish Pub, club Tropical, Roger’s Club, thé dansant le lundi…

Diversité des âges et des plaisirs pas toujours du meilleur goût (un vrai cireur de pompes par exemple qui fait reluire les chaussures du client installé dans un fauteuil colonial). Le 24 avril 2015, le matériel technique, les équipements et les décors du Macumba sont mis aux enchères, 650 lots en tout dont la fameuse Cadillac, l’objet emblématique. Tout doit disparaître et tout disparaît. Ne restent que les santiags de Roger qui battent la mesure quand il nous parle.

* «Mes Macumbas, comment j’ai magnifié la nuit». Editions Favre. Roger Crochet avec la collaboration du journaliste écrivain Jean Martin.

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