Société

La fonte de l'Arctique révolutionne les voies du Nord

Alors que le réchauffement climatique rendra le mythique passage du Nord-Ouest accessible à la navigation d'ici à quelques décennies, Ottawa se bat pour que cette voie maritime stratégique conserve son statut de mer intérieure. Vain combat d'arrière-garde?

L'incident a beau être vieux de presque vingt ans, son souvenir demeure vivace au Canada. Il est même actuellement en train de sérieusement s'exacerber parmi la communauté des décideurs politiques, des militaires et des spécialistes des questions de défense. En août 1985, le brise-glace des gardes-côtes américains Polar Sea, un monstre taillé pour se jouer de la banquise comme de fétus de paille, s'était frayé un chemin à travers le passage du Nord-Ouest, le long des côtes canadiennes de l'extrême Nord, sans demander l'autorisation des autorités d'Ottawa. Cette intrusion délibérée dans les eaux territoriales canadiennes avait jeté un froid entre les deux pays et il avait fallu force diplomatie pour éviter qu'il ne vire à l'aigre.

Vingt ans plus tard, l'enjeu stratégique autour de cette mythique voie maritime est d'une tout autre ampleur: ce ne sont plus seulement les Etats-Unis qui lorgnent sur ce passage franchi pour la première fois en 1906 après cinq siècles d'une quête effrénée par les explorateurs européens. Le Japon, l'Union européenne et jusqu'à la Chine guettent eux aussi avec avidité les possibilités qu'il offrira pour la navigation commerciale dès lors qu'il sera libre de glace une partie de l'année, comme le prédisent toutes les études scientifiques sur la fonte de l'Arctique du fait du réchauffement climatique: d'ici à quelques dizaines d'années tout au plus. Via le passage du Nord-Ouest, le trajet de l'Europe à Tokyo n'est plus que de 15 700 kilomètres, contre 23 300 par le canal de Panama et 21 200 par Suez, soit un raccourci de quelque 5000 kilomètres. Plus intéressant encore pour les compagnies maritimes, la voie arctique n'impose aucune limitation de gabarit ni de tirant d'eau, à la différence de Suez et de Panama. Bref, de quoi réaliser des économies substantielles.

«C'est tout le débat sur le statut juridique des eaux de l'Arctique qui est en train d'être relancé», explique Maurice Arbour, professeur de droit international à l'Université Laval de Montréal. Etats-Unis, Japon et Union européenne estiment en effet qu'en devenant accessible, le passage du Nord-Ouest devra être considéré comme un détroit international, dans lequel s'appliquera la libre circulation telle que définie par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982. Le Canada n'aura alors plus autorité pour y réglementer le transit. Ottawa, au contraire, campe sur ses positions en affirmant que sa souveraineté s'exerce sur les eaux du passage, qu'il considère comme une mer intérieure en vertu d'un droit «historique». Ce qui lui permet de prétendre y maintenir son contrôle unilatéral et exclusif.

Le problème, remarque-t-on à l'Institut québécois des hautes études internationales (IQHEI) de l'Université Laval, c'est que le Canada n'a pas plus les moyens aujourd'hui d'exercer sa souveraineté sur ces zones reculées du Grand Nord que lors de l'épisode du Polar Sea. Pour cause de restrictions budgétaires en matière de défense après la fin de la Guerre froide, les gardes-côtes canadiens demeurent sous-équipés par rapport à leurs rivaux américains et les patrouilles aériennes ont été réduites à la portion congrue. En 1999, un navire océanographique chinois a ainsi fait relâche à Tuktoyaktuk à la surprise générale. L'ambassade du Canada à Pékin avait pourtant été prévenue par les autorités chinoises, mais les moyens de surveillance aux entrées du passage – et à plus forte raison les moyens d'interception – faisaient défaut.

C'est seulement depuis trois ans, devant l'ampleur du défi stratégique, qu'Ottawa a entrepris, à grand renfort de publicité, de se lancer dans des missions de réaffirmation de sa souveraineté dans l'Arctique. Des expéditions de rangers à motoneige ont été régulièrement envoyées aux confins glacés du Grand Nord pour y faire flotter le drapeau rouge et blanc à feuille d'érable. Dans le même esprit, le Canada a entamé, l'été dernier, une vaste et coûteuse (51 millions de dollars) entreprise de cartographie des fonds marins de la région frontalière entre le Yukon et l'Alaska, dans la mer de Beaufort, où les Etats-Unis ont vendu des concessions de prospection pétrolière. Objectif: y établir définitivement sa souveraineté sur cette zone convoitée depuis une trentaine d'années par les Etats-Unis. Et, pour bien faire passer le message, Ottawa a annoncé récemment qu'il organiserait en Arctique en 2006 des manœuvres militaires d'une ampleur sans précédent.

Selon Robert Huebert, codirecteur du Centre des études militaires et stratégiques de l'Université de Calgary, la faiblesse des capacités de défense dans le Nord risque de s'avérer criante lorsqu'une prochaine crise du type Polar Sea éclatera, inéluctablement. Car pour lui, la position du Canada sur le statut juridique du Passage du nord-ouest ne résistera pas à un examen devant une cour internationale. Et toute la question est désormais de savoir non pas quand, mais qui déclenchera l'offensive contre la souveraineté canadienne dans l'Arctique: des Etats-Unis, du Japon, d'Europe, de Chine?

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