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Des artistes du festival "Food Culture Days" posent dans la salle de l'hôtel des trois Couronnes de Vevey.
© Bertrand Rey

Société

Les Foodculture Days, de l’assiette à la tête

A Vevey, la première édition du festival culinaire brasse large, avec une vingtaine d’événements mêlant performances, expositions, panels de discussion, dîners-concepts, concerts et ateliers participatifs pour sensibiliser son public aux grands défis alimentaires

«Pourquoi mange-t-on de telles quantités de viande? Pourquoi préfère-t-on le croissant à la pomme?» Marcela Donato commande une eau minérale. Autour d’elle, les viennoiseries luisent sous les vitrines de la boulangerie, le percolateur gronde, mais pas question d’attraper des complexes: «La culpabilité est aussi néfaste que le sucre! Pour changer d’habitudes, il faut d’abord être informé.»

Commissaire des dîners-concepts Foreplay des Foodculture Days, elle-même n’a pas toujours surveillé son assiette. De son enfance au Brésil, elle garde le souvenir des fritures, des orgies de bœuf, des confiseries, des caprices aussitôt satisfaits. En 2007, elle emménage à Berlin. Ce ne sont pas non plus les Allemands qui l’initient aux sciences alimentaires. C’est l’aventure d’Agora, un collectif interdisciplinaire qui réunit des ateliers d’artistes, des lieux de création et des espaces de travail communs. Au milieu trône une cuisine. Pour cette communauté cosmopolite, la table devient un lieu privilégié de partages et d’échanges. On fait la tambouille pour soigner sa saudade, pour convoquer les siens et rapprocher les autres.

Bientôt, les pratiques artistiques s’invitent dans les assiettes, les expériences se multiplient et, progressivement, le restaurant du collectif devient un laboratoire appliqué. Avec Caique Tizzi et Renata Har, cofondateurs d’Agora, Marcela Donato organise ses premières performances culinaires. Danseuse et chorégraphe, elle réinvente les différents actes du repas, bouscule les rituels, fait valser les saveurs. A la dégustation s’ajoute la réflexion: à quels réflexes sociaux la table obéit-elle? Pourquoi ne jugerions pas nous-mêmes de ce qui doit être jeté? Quels sont les risques de la monoculture?

Langage universel

Suissesse installée à Berlin, Margaux Schwab découvre le collectif Agora et se connecte immédiatement à cet hédonisme conscient. Ni cordon-bleu ni fine bouche, elle préfère à toute chose s’attabler en cuisine avec une bonne bouteille: «Un repas est une manière informelle d’aborder des sujets délicats ou profonds.» Soucieuse d’encourager des modes de vie pérennes, elle fait preuve d'un optimisme contagieux qui s’accommode mal des discours moralisateurs et fatalistes. Le mariage ultime de la gastronomie et des arts lui ouvre de nouvelles perspectives: «D’un côté, la nourriture est un langage universel. Elle nous ramène à notre identité, à nos racines, tout en nous connectant les uns aux autres, parce qu’elle fait partie des besoins primaires. De l’autre, l’art nous permet d’exprimer des idées, des préoccupations par le prisme des émotions. C’est une fenêtre sensible sur le monde.»

A Berlin, cette énergie circule naturellement. Margaux Schwab s’en imprègne et rêve d’en faire profiter des publics novices. A Vevey où elle a grandi, le terreau semble favorable. Les Foodculture Days sont en marche. Il lui faudra moins d’un an pour monter quatre jours de festival et une vingtaine d’événements mêlant performances, expositions, panels de discussion, dîners-concepts, concerts et ateliers participatifs. On y brasse large: «Le développement durable, la valeur de la nourriture, le gaspillage, le respect de l’environnement, la diversité, le recyclage, la notion du temps, la connectivité sociale et l’ouverture à l’autre», décline Margaux Schwab, persuadée que les sens restent le meilleur moyen d’appréhender le monde.

Cuisiner les restes

Une liste digne des trophées bobos de la bonne conscience, mais vite désamorcée par le détail de la programmation. Ainsi l’artiste philippin Pepe Dayaw. Quand certains se passionnent pour la route des épices et autres patrimoines flamboyants, Pepe Dayaw préfère les invisibles de la gastronomie, ces petites gens, domestiques, esclaves, grands-mères et mains-d’œuvre silencieuses auxquelles on doit la survie et la transmission des recettes populaires. A Vevey, il viendra décliner La Cuisine des Restes, un projet créé à Madrid en 2012: «En pleine crise financière, ce performeur s’invitait chez des particuliers. Armé d’un kit d’épices, il vidait les placards et les frigos pour improviser un festin à partir de ces presque riens. C’est une belle démonstration des possibles.» Les chefs de l’Hôtel des Trois Couronnes se prêteront au même type d’exercice en élaborant un dîner avec les excédents alimentaires fournis par l’association Table Suisse.

Thématique oblige, les Foodculture Days puisent dans les ressources locales. Le Veveysan Yvan Schneider, enseignant en éducation nutritionnelle et cuisine, président de Slow Food Vaud, contera une petite histoire de l’alimentation en Suisse. La journaliste Catherine Fattebert fera une lecture commentée de son livre Cuisine avec vue chez Bokoloko, une épicerie 100% zéro déchet spécialisée dans la vente en vrac. L’Atelier Bravo, qui subsiste étonnamment en pariant sur le design «Swiss made», propose un Yoga Brunch. En association avec le chorégraphe Diego Agullo, la star genevoise Benjamin Luzuy détournera les codes habituels de la table. L’événement aura lieu à l’Alimentarium, propriété de la fondation Nestlé et partenaire des Foodculture Days. Le conflit d’intérêts est flagrant pour qui jure s’éprendre de développement durable et de modes de vie responsables. Marcela Donato s’en accommode en déclinant Foreplay: Paradies, un dîner-concept sur le thème des catastrophes naturelles.

Expériences concrètes

Elle ne veut rien dévoiler du menu, mais laisse entendre que la dégustation se fera dans des situations précaires: «Il faut sortir de la pensée unique imposée par l’industrie agroalimentaire. Si nous ne changeons pas immédiatement nos rythmes de productions, les crises alimentaires vont se multiplier, la survie de l’humanité est menacée. Aujourd’hui, nous vivons dans des bulles, installés dans notre confort. Paradies est une mise en scène inventive des risques engendrés par les politiques de profit, les conséquences qu’elles peuvent avoir sur nos assiettes et nos privilèges.»

Plutôt que d’exposer des faits déprimants à un public passif, elle compte sur l’interactivité pour aider les participants à passer des concepts théoriques aux expériences concrètes. Car on a beau savoir qu’on accuse Nestlé de privatiser le marché de l’eau potable, se sent-on vraiment concerné avant d’avoir connu la soif? L’exemple est radical. A notre échelle, il suffit d’avoir fait pousser un légume pour apprendre à aimer une courgette imparfaite.


Foodculture Days, Vevey, du 16 au 19 novembre 2017. Programme complet sur www.foodculturedays.com

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