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Au Forum des 100, Sofia de Meyer a ému: «Le système actuel nous déconnecte de qui nous sommes»

Lors du rendez-vous annuel sur le campus lausannois, la fondatrice des jus Opaline a appelé à un «cessez-le-feu collectif». Le fondateur de Race for Water Marco Simeoni a dit sa «colère» contre l’apathie face aux plastiques, tandis que le patron de Nestlé s’est fait étriller. Notre résumé des grands moments

Comment négocier le virage écologique, définir de bonnes politiques publiques, faire évoluer l’économie et l’entreprise dans le sens de la durabilité? Ce jeudi, le Forum des 100, sur le campus lausannois, s’est penché sur ces épineuses questions, au moment où la question climatique prend une place croissante dans le débat public.

Découvrez aussi notre page spéciale dédiée aux défis climatiques.

■ Nous avons déjà atteint le «jour du dépassement»

Ce compte rendu de la partie générale du Forum des 100 2019 s’achève là. La prochaine édition aura lieu le 30 avril 2020. Retrouvez bientôt sur notre site nos vidéos consacrées à l’événement.

Ces jours, le WWF explique que les pays occidentaux ont atteint le jour du dépassement: en termes de ressources, ils vivent à crédit. La Suisse a dépassé ce cap mardi, l’Union européenne franchira le seuil demain.

L’année passée, au niveau mondial, ce jour tombait le 1er août.

■ Les piques de Nathanaël Rochat

Comme chaque année, la partie générale du Forum se termine par l’intervention d’un comique. Cette fois, c’est Nathanaël Rochat. L’humoriste étant le champion des phrases inachevées – et on rigole du sous-entendu –, il n’est pas facile à transcrire. Quelques-uns de ses bons mots:

«Je me suis dit, on va me demander ce que je fais dans un forum sur les défis écologiques. J’ai vu la liste des invités et j’ai compris que j’ai moins de raisons de me demander ce que je fiche là.

Quelqu’un a comparé Greta Thunberg à Rosa Parks. Bon, elles prennent toutes les deux les transports publics, mais il ne faut pas exagérer.

Paul Bulcke, le patron de Nestlé, a dit qu’«il y a beaucoup d’émotion dans l’air». Non, c’est surtout du CO2 qu’il y a, un peu trop. Il a dit: «On tend vers zéro déforestation»; oui, évidemment, ils ont tout coupé.

Paul Bulcke siège dans le conseil d’administration de Roche. Au Forum, ce n’est pas son premier lunch de réseautage.

Bertrand Piccard, docteur en auto-hypnose (il suffit de s’écouter parler) dit que quand il va en Californie, il se sent dans le futur. C’est normal, il y va en Solar Impulse, donc le temps d’arriver…

J’étais assez surpris que les organisateurs mettent la photo de Jacqueline de Quattro sur grand écran. Elle est assez chatouilleuse à ce propos.»

La vidéo de son intervention.

■ Face au délire du plastique, la colère de Marco Simeoni

Emotion, à nouveau. Fondateur de Race for Water, Marco Simeoni, parole parfois en trémolo, lance en se posant à l’avant-scène: «Je suis en colère. Je tirais la sonnette d’alarme en 2010; rien n’a changé. Ce n’est plus un problème, mais une catastrophe. Les pays occidentaux exportent la moitié de leurs déchets de plastique. Le recyclage est une arnaque, ça ne marche pas. Quand des industries parlent du plastique biodégradable, à large échelle, on parle de dix ans.»

Il précise: «Chaque minute, un camion-poubelle de plastique finit dans l’eau. Un rapport a estimé le coût de la pollution maritime avec les plastiques à 2500 milliards de dollars. Les trois premières marques qui sont au Forum représentent 14% des plastiques qui finissent dans la nature». Avec l’installation de sa fondation, «nous proposons de transformer le plastique en électricité».

Ambassadeur de la fondation, le musicien Marc Aymon raconte: «J’ai été effaré par la production de plastique sur l’île, 800 tonnes de déchets par année. J’ai vu une tortue manger du plastique, j’ai entendu des pêcheurs me raconter que les poissons ont du plastique dans leurs entrailles.»

En lire davantage? «L’île de Pâques réveille en nous des émotions profondes»

Qui sont les 100? Notre galerie interactive.

■ Jacqueline de Quattro et les affres de la démocratie semi-directe

Durant une table ronde, la ministre PLR vaudoise Jacqueline de Quattro détaille, déplore un peu, la complexité du système helvétique: «J’espère ne pas devenir le dernier don Quichotte qui se bat, non pas contre les éoliennes, mais pour. Tout est toujours critiqué. La géothermie, c’est dangereux, la biomasse, ça sent mauvais, le photovoltaïque, c’est pour le toit du voisin… En Suisse, nous avons des processus démocratiques qui font que chacun peut s’opposer à un projet proche de chez lui, ou même loin.»

A propos du débat, houleux, sur les dispositions fédérales sur les gaz à effet de serre, elle précise: «Je suis d’accord sur le fait que la loi sur le CO2 ne va pas assez loin, mais regardez déjà la difficulté de ce débat aux Chambres.»

■ En marge du Forum

Questions de parité et lecture des 52 pages du numéro du jour du Temps

■ Ignazio Cassis s’émerveille face à la Suisse, petit pays complexe

Interrogé à propos des récentes critiques concernant la coopération suisse, le ministre des Affaires étrangères lance: «L’intérêt de la Suisse va dans le sens de la durabilité écologique. La société suisse est en train de faire cette transition. Nous voulons soutenir ce mouvement à l’étranger, mais nous voulons atteindre notre but avec le moins d’argent possible et en contrôlant le fait que les buts sont atteints. Pour que vos impôts soient bien utilisés.» A propos d’impôts, le ministre fait un ample arrondi.

A ce propos: Manuel Sager: «La coopération suisse va se concentrer sur quatre régions»

A propos de son parti, le PLR, qui semble se peinturlurer en vert au niveau du programme en vue des élections fédérales d’octobre, il répond: «Comme conseiller fédéral, je n’interviens pas dans les affaires du parti. Cela montre que cette thématique touche tout le monde.»

A propos de la difficile passe avec l’UE (lire Philipp Hildebrand, ci-dessous): «Si nous avions une pensée unique, ce serait dangereux. Sans le troisième pas, l’accord-cadre, la relation bilatérale va ralentir voire disparaître. Il faut articuler nos réserves de manière précise auprès de l’UE. Quand on considère la complexité de ce petit pays qu’est la Suisse, il est assez incroyable que la Suisse domine les classements, économie, science, etc. C’est dû, je pense, à la liberté qu’a la société civile de s’organiser. Je voyage beaucoup, je n’ai pas encore trouvé de pays que je préférerais.»

■ Philipp Hildebrand fustige les souverainistes

Ancien président de la BNS, Philipp Hildebrand, qui travaille maintenant pour BlackRock, juge que dans son univers «il existe des leaders vraiment convaincus par la nécessité de la transition. Mais il faut le dire, il existe un problème, ce sont les Etats-Unis. L’Europe doit agir face au souci que constituent les Etats-Unis.» Il cite des exercices de stress-tests opérés sur des banques et sociétés financières.

Et il revient sur son sujet favori en ce moment, les relations avec l’UE: «On parle de perte de souveraineté. C’est n’importe quoi, il ne faut surtout pas laisser le débat à ceux qui disent cela. En plus, il y a aura vote populaire à la fin, la preuve qu’il s’agit d’une décision souveraine. Nous devons redéfinir nos relations à l’Europe. Notre pays n’a jamais été aussi bien placé dans son histoire. Une partie de cette situation est due à nos relations avec l’Europe. Il faut y penser quand on entend ceux qui veulent une cassure, une rupture avec l’UE.»

Aller plus loin? Pour Philipp Hildebrand, la Suisse doit se préparer «au pire scénario avec l’UE»

■ La Fête des Vignerons, comme un retour à la terre

«La vigne est éternelle, revenons à l’essentiel, je t’aime… La terre.» Des comédiens de la future Fête, à Vevey du 18 juillet au 11 août, ont ramené quelques poignées de sol fertile sur la scène moquettée du Centre de congrès de l’EPFL.

Découvrez notre dossier consacré à la Fête des Vignerons.

A la question de savoir si la Fête est «durable», la cheffe d’orchestre répond: «C’est la fête de la terre. A nous de décider si elle est durable.»

■ Urs Schaeppi, de Swisscom: «Je ne comprends pas la polémique sur la 5G»

Vendredi aura lieu à Berne une manifestation anti-5G. Patron de Swisscom, Urs Schaeppi s’est exclamé: «Je ne comprends pas cette polémique. A l’époque de la 4G, on me disait déjà: «Pourquoi faites-vous cela?» Je conteste l’atteinte à la santé de la téléphonie mobile. Et il est faux de dire que les émissions augmentent avec la 5G. L’antenne 5G émet de manière beaucoup plus ciblée, il y a donc réduction des émissions.»

■ La Fête des Vignerons se prépare

Répétition avant un petit spectacle apéritif de la fête de l’été.

■ Le discours militant in extenso

Retrouvez les propos tenus par Franziska, la jeune militante au début du Forum, sur le campus lausannois.

■ Sofia de Meyer: «L’économie actuelle nous pousse à nous déconnecter de qui nous sommes»

Fondatrice d’Opaline, Sofia de Meyer adresse un message à l’assemblée avec émotion et une vibrante voix: «Une boisson qui veut tisser un lien social se doit d’être produite de manière locale. Elle arrive sur le marché avec un prix plus élevé et un potentiel de croissance limité. Or le système actuel repose sur la pression sur les prix, l’impératif d’optimisation des marges.»

Un peu plus tard: «Ce n’est pas de résilience que nous avons besoin, mais de résistance. Les pratiques actuelles nous poussent à nous déconnecter de qui nous sommes. Ces pratiques nous conduisent à dominer, voire exploiter, l’humain et l’environnement. Si nous persistons dans ces modèles économiques, quelle chance avons-nous de réussir la transition? C’est impossible. C’est pourquoi je vous demande d’aller au-delà du développement durable, et d’aller vers le développement pacifique. Un cessez-le-feu collectif.»

Son portrait: Sofia de Meyer, les fruits de la passion

■ Julien Perrot: «Moins de consommation, plus de sens»

Le fondateur et animateur de La Salamandre intervient brièvement: «Il nous faut moins de viande, moins d’avions, moins de consommation; plus de relation avec nos proches et la nature, plus de sens. L’utopie aujourd’hui, c’est de croire qu’on peut continuer à foncer dans le mur.» Il faut, estime-t-il, «un plan Marshall à la puissance 100. Il y a beaucoup de décideurs dans cette salle, que chacun prenne ses responsabilités.»

Son portrait: Julien Perrot, feuilles et feuillets

Son intervention fait réagir, notamment une politicienne vaudoise qui est elle-même dans la salle.

■ Virginie Hélias, Gilbert Ghostine: des promesses sur les énergies renouvelables

Responsable de la durabilité chez Procter & Gamble, Virginie Hélias assure que, par exemple, «Ariel s’est engagée à réduire sa consommation, pour la production, de 50% ces prochaines années».

PDG de Firmenich, Gilbert Ghostine donne un exemple: «Ce que Diane et Franziska ont dit est important, nous devons entretenir ce dialogue (lire plus bas). Nous visons 100% d’énergie renouvelable en 2020 pour l’ensemble du groupe. C’est déjà le cas en Amérique du Nord.»

■ Paul Bulcke, patron de Nestlé: «Nous agissons»

Le moins que l’on puisse dire est que le patron de Nestlé est pris à partie en ce début du Forum. Il lance: «Il y a beaucoup d’émotion dans l’air… Si nous sommes tant interpellés, en tant que Nestlé, c’est la preuve que nous pouvons faire beaucoup de choses. La nourriture est l’un des principaux points de production de CO2. Nous ne sommes pas en mode «business as usual», comme on nous le reproche. Par exemple, nous agissons sur la déforestation; nous observons chaque arbre, c’est un énorme défi logistique. Nous essayons de réduire le gaspillage, qui représente 30% des denrées à l’échelle mondiale. Pour certains produits nous avons réduit notre consommation d’eau de 30%.»

Il ajoute: «Le plastique, oui, constitue une question urgente. Nous avons créé un laboratoire sur le campus. Pour le recyclage, nous devons travailler entre plusieurs groupes et autorités.»

A l’évocation des millions de Kit Kat emballés avec du plastique, le patron grince façon slogan: «Give me a break…» «Nous nous engageons plus qu’avant, mais soyez conscients que nous faisons face à des problématiques très différentes selon les pays.»

■ Selon les CFF, la mobilité provoque «un changement de société»

«Si vous avez acheté des trains, je suppose que c’est pour les faire rouler?» demande Bernard Wuthrich, du Temps, à Jacques Boschung, membre de la direction des CFF.

A ce propos: Pourquoi les nouveaux trains de Bombardier ne sont pas encore aptes au service

Celui-ci veut d’abord préciser, en suivant les propos de David Hochschild (lire ci-dessous), que «nous, aux CFF, sommes intrépides!». Il met en avant la part croissante d’énergie verte utilisée par le transporteur public. Et d’ajouter: «Quand je vois des pays qui ont investi dans des centrales à charbon qui tuent des centaines de personnes, je mesure l’importance d’investir intelligemment.» Déjà, en économisant l’énergie: «Ces dernières années nous avons économisé 20 térawatts-heure, par exemple dans le RER zurichois.»

Il illustre: «Nous sommes confrontés à un exercice d’équilibrisme: entretenir le réseau et assurer la ponctualité.» De manière plus large, le développement du Léman Express va représenter la circulation de 240 trains par jour: «C’est un changement de société.»

■ David Hochschild: écologie et croissance ne s’excluent pas

Président de la California Energy Commission depuis février 2019, David Hochschild précise que la Californie compte actuellement 34% d’énergie verte dans son mix. Elle veut doubler cette part dans les années à venir. Toute nouvelle construction doit comporter des panneaux solaires. Malgré, ou grâce, aux directives imposées par les pouvoirs publics, «la croissance de la Californie, comme celle des autres Etats qui prennent des mesures écologiques, est supérieure à celle de la moyenne des Etats américains. La transition ne tue pas la croissance.»

Et de conclure en lançant aux Suisses: «Dans un petit pays, vous pouvez l’être: soyez intrépides!»

■ «Sortir de la croissance effrénée»

Franziska, une des militantes à l’entrée du Forum, fustige sur scène Nestlé, qui produit d’innombrables volumes de plastique jetable et jeté, ainsi que la BCV, qui continue de mesurer l’économie régionale en termes de PIB. «Il faut sortir de la logique de croissance effrénée», lance-t-elle à l’assemblée.

Son propos est suivi par celui de Diane Eggli, lycéenne valaisanne qui, avec plusieurs camarades, s’est rendue à Stockholm pour rencontrer Greta Thunberg, la jeune animatrice du mouvement des grèves du climat. Diane Eggli précise que son groupe a pris le train, une quinzaine d’heures de trajet, mais que «les politiciens, toujours habiles à créer de nouvelles taxes, ne nous culpabiliseront pas: nous voulons voyager, découvrir notre belle planète.» Il vaut mieux s’intéresser aux entreprises polluantes, lance-t-elle.

■ L’Université de Lausanne est «submergée» par les demandes liées à la durabilité

Les conférences ont commencé. Nouria Hernandez, la rectrice de l’Université de Lausanne, indique que son équipe est «submergée» de demandes depuis qu’elle a ouvert un centre dédié à la durabilité.

Lire l’opinion du vice-recteur de l’Université Benoît Frund: Face à l’urgence climatique, quel rôle pour les universités?

Martin Vetterli parle d’une «gueule de bois» post-pétrole: le XXe siècle a été celui de l’or noir, le XXIe doit faire avec. Histoire de bien lancer le Forum sans trop plomber l’ambiance, le président signale que si l’humanité ne change pas de direction, «l’homme aura fait un passage fugace».

■ La dispute autour du Forum

Cette année, l’événement tient à souligner sa compensation – de quoi animer la discussion (lire ci-dessous): «Conscient de sa responsabilité, le Forum des 100 a décidé de passer à l’action en compensant les émissions carbone de l’événement qui ont pu être identifiées afin de tendre vers une neutralité carbone. 26 tonnes de CO2 ont été compensées par des projets en Suisse sur www.myclimate.org pour un montant de CHF 2333.–.»

■ Climatique, et folklorique

Les participants du #Forumdes100 sont accueillis par un ensemble de cors des Alpes. La découverte en vidéo, depuis l’arrivée en bas du Centre des congrès.

■ L’explosion de la mobilité lémanique, un défi colossal

Le Forum a commencé par un petit-déjeuner thématique. Des représentants des CFF indiquent que Léman 2030 vise un flux de 50 000 personnes par jour entre Genève et Lausanne. «C’est un complet basculement de la région», lance le conseiller d’Etat genevois Pierre Maudet.

Autour des tables (fréquentées par une majorité écrasante… d’hommes), on a phosphoré sur ce boom annoncé des déplacements. Par exemple, un représentant des HUG («plus grand employeur de Haute-Savoie!») évoque la question des horaires: si entreprises, bureaux, commerces et institutions ouvrent et ferment en même temps, l’engorgement est programmé.

On discute la notion de «coercition» lancée par une intervenante s’agissant de la limitation du trafic automobile. Essayons de commencer par la conviction, répliquent certains.

Réplique à la réplique par Léonore Porchet (Les Verts/VD): «On ne va peut-être pas parler de coercition, mais il faudra bien limiter la voiture.» Et d’évoquer une restriction des places de parking dans les entreprises. Elle ajoute: «Léman 2030 est un énorme projet, il faut aussi penser aux petits trajets, ceux du domicile vers les grands transports publics, par exemple.»

Un orateur relève qu’il y a fort peu de vélos – et de places pour vélos – dans cette partie du campus, à l’EPFL.

■ Devant le Forum, on proteste

«Changeons le syst€me, pas le climat»: devant l’entrée du SwissTech Convention Center, campus de l’EPFL, des jeunes protestent contre la venue de représentants de grandes sociétés.

Trois étudiants, venus de l’université voisine, fustigent la privatisation de l’eau par Nestlé, à leurs yeux.

«La crise écologique est une crise économique et sociale», «le problème de la transition écologique est un problème de redistribution», clame un tract distribué à l’arrêt du M1 et aux participants arrivant.

Pour information, le journal imprimé du Temps de ce jeudi fait 52 pages, et contient des dizaines d’articles sur cette thématique.

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