Le Conseil de l'Europe publie son bulletin de santé démographique annuel* et ceux qui cherchent des raisons d'espérer se penchent dessus avec anxiété. Depuis l'année dernière, le nombre moyen d'enfants par femme a gaillardement progressé en France (+5,63%) pour égaler le taux irlandais (1,89). L'Italie (1,23), longtemps dernière de la classe, semble vouloir redresser la tête (+3,88%). Les chiffres suisses eux-mêmes – que l'Office fédéral de la statistique ne publiera qu'en janvier ** – font mine de démentir l'angoissante perspective dessinée par les démographes d'un pays inexorablement vieillissant: le taux de fécondité helvétique est de 1,5 en 2000, soit 1,3% plus haut qu'en 1999 (1,48).

Alors, docteur démographe, peut-on parler d'embellie? Les Français commencent à croire à un redressement. Pourquoi pas nous?

Hélas, «une fluctuation aussi minuscule que celle observée en Suisse n'a pas de signification en soi», note le démographe lausannois Pierre Gilliand. De même, il n'y a pas de quoi sauter de joie face au léger mieux observé dans des pays comme l'Italie et l'Espagne: lorsque la fécondité atteint un plancher, il est normal que la courbe ne continue pas de piquer du nez. La réalité de l'Italie, c'est la triste palme décernée par le Conseil de l'Europe: celle du pays le plus vieux en l'an 2000.

Tout de même: le redressement français, lui, mérite une attention soutenue, relève Pierre Gilliand avec d'autres analystes. Car le bond est considérable en 2000 et l'amélioration régulière depuis cinq ans. Il y a peut-être là le début d'un renversement de tendance.

Ainsi, coller de trop près son nez sur la courbe du taux de fécondité ne fournit pas une vision claire. Mieux vaut prendre un peu de hauteur, suggère France Prioux, chercheuse à l'Institut national d'études démographiques à Paris. Et observer le «niveau» des indices de fécondité en Europe. On voit alors les pays de l'Est surpasser ceux du Sud dans la débâcle procréative. Tandis que «les pays du Nord sont les seuls où la fécondité se maintient et où l'on observe des taux supérieurs à 1,7», observe France Prioux (voir tableau ci-dessous).

La chercheuse française relève à peine ce qui, depuis longtemps, n'étonne plus les démographes: dans ce partage des tendances Nord-Sud, la France se range aux côtés des Scandinaves tandis que la Suisse et l'Allemagne se retrouvent dans la famille des Méridionaux. Cette affiliation est d'autant plus incongrue que dans d'autres domaines, comme le comportement au volant, les Français sont tout ce qu'il y a de plus «sudistes» et les Suisses d'authentiques gens du Nord.

L'exception est due, le fait est connu, au manque de politique familiale en Suisse. «En France, note France Prioux, rien ne retient une mère qui travaille de mettre ses enfants à la crèche. En Suisse, comme en Allemagne, le modèle dominant est encore celui de la mère au foyer.» Les pays qui sauvent leur fécondité sont ceux qui ont réussi à digérer la nouvelle donne sociale du travail des femmes: là-dessus, les démographes s'accordent. Et le cas de la Suède, qui voit sa fécondité pécloter après une hausse spectaculaire dans les années 80, ne suffit pas à les troubler: «Je suis persuadée que la courbe va remonter, c'est une tendance de fond», affirme France Prioux. Philippe Wanner, du Forum suisse pour l'étude des migrations, rappelle quant à lui que «l'immigration contribue, mais ne suffit pas, à compenser la dénatalité. La Suisse ne s'en sortira pas sans une politique familiale convaincante.»

France Prioux pointe une autre donnée qui place la Suisse démographique dans la famille des pays méridionaux: la proportion des naissances hors mariage y est très basse, note-t-elle. 10%, c'est peu en effet, comparé aux 40% français, sans parler des 62% islandais. Nous voilà plus proches des Grecs (4%) et même plus timides que les Portugais (20,9%) et les Espagnols (14,5%). «Il semble bien que chez vous, les couples se sentent obligés d'être mariés pour avoir des enfants, note la chercheuse parisienne, légèrement intriguée par cette peuplade si proche et si exotique. Cela constitue probablement un frein à la procréation.»

Philippe Wanner, lui, n'est pas convaincu par le lien de cause à effet. D'ailleurs, la proportion de naissances hors mariage en Suisse a doublé en dix ans et «ne cessera d'augmenter», prévoit le chercheur, dopée par l'arrivée de l'autorité parentale conjointe: «Dans ce domaine, la législation joue un rôle peut-être plus important que les mentalités.»

Justement, Philippe Wanner travaille à une étude sur les naissances hors mariage en Europe. Elle expliquera peut-être le spectaculaire renversement sociologique qui a vu, dans ce coin du monde, mûrir une nouvelle réalité: les enfants viennent au monde, en plus grand nombre, là où les mères travaillent, divorcent et/ou vivent en union libre. L'espèce «famille à l'ancienne» est vouée à une extinction naturelle.

* «Évolution démographique récente en Europe. 2001» vient de paraître aux Editions du Conseil de l'Europe. www.coe.int

** «Portrait démographique de la Suisse», à paraître en janvier à l'Office fédéral de la statistique, Neuchâtel.