Le «France», le plus beau palace flottant du monde

«Le Temps» évoque cette semaine des hôtels improbables devenus inaccessibles

Le mythique paquebot représentait un rêve au long cours: aucun navire, disent ceux qui l’ont connu, ne pourra l’égaler

Nuit de Noël 1965: la proue du plus célèbre des paquebots tricolores toise les tours de Manhattan tandis que les Players, un groupe de rock, jouent des slows langoureux avant que le prêtre embarqué invite à une messe de minuit sous les étoiles, sur le pont supérieur. Vous pensiez voguer, partir à l’aventure, épouser les mers du globe. Le France n’est pas de cette race de bateaux là. https://www.youtube.com/watch?v=9TgVjegap4o

Vous êtes, depuis l’embarquement au Havre, sur un palace flottant qui s’efforce au contraire d’ignorer les flots. Sa masse sombre et sa forme très classique, avec ses deux énormes cheminées, rouge et noire, ferait aujourd’hui de lui un dinosaure comparé aux immeubles posés sur les coques des croisiéristes modernes. Le France, comme tous les palaces du monde, ne se juge pas au coup d’œil. Il se vit. On l’épouse. On l’écoute. L’océan est un lit sur lequel ce charmeur lancé sur l’Atlantique en janvier 1962 n’a jamais fini de s’étaler.

Ecrire sur un paquebot de légende dans une série d’articles sur «les hôtels où vous n’irez jamais»? Osé. Car, après tout, le renouveau des croisières est au goût du jour. Les monstrueux scarabées remplis de barres percées de hublots sillonnent en ce moment même les Caraïbes, la Méditerranée, la mer de Chine du Sud et l’océan Arctique. Ils caressent le Spitzberg, tutoient la citadelle de La Valette, à Malte, ankylosent la lagune de Venise, barrent le petit port de Mykonos, et rêvent déjà demain d’accoster sur le Malecon, à La Havane.

Alors, le France… Oui mais. Un hôtel n’est pas que le fruit d’un architecte et le produit d’une campagne commerciale. Le France était, pour qui y avait réservé une chambre, et encore plus une suite, un mélange entre le Negresco de Nice, le Meurice de Paris, l’Hermitage de La Baule. Le Musée national de la Marine, à Paris, lui consacra en 2011 une grande rétrospective. Avec un seul mot d’ordre: restituer son style, des couleurs aux matériaux (ah, ce formica à l’époque si glamour… ), des notes de musique des orchestres aux aménagements intérieurs ininflammables. Ce style inimitable du France, dont devaient profiter 2000 passagers par liaison Le Havre-New York. Avec ses tapisseries de luxe pour les appartements, signées Jean Picart Le Doux. Cinq jours de traversée. Un film de François Reichenbach pour raconter la croisière inaugurale lancée, au micro, par Charles de Gaulle lui-même.

Et puis l’abîme. Pas le fond des mers, mais ce précipice économique dans lequel peuvent toujours plonger les hôtels excentriques et uniques, que leur excellence et leur renom – sources permanentes de dépassements budgétaires – rendent bien plus fragiles que leurs concurrents cinq étoiles «logoïsés» des grandes chaînes internationales. Construit trop tard par les Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire, face à l’avion en plein essor dans les années 1970, le France était dans l’impossibilité d’être rentable. Rien que cela fait de lui un hôtel que vous ne visiterez plus. On n’y faisait pas du tourisme de luxe, ou de masse. On voyageait. En s’offrant le plaisir, accoudé au bastingage, de donner raison au mot du diplomate-écrivain Paul Morand: «Voyagez, c’est être infidèle. Soyez-le sans remords. Oubliez vos amis avec des inconnus.»

Vous ne visiterez plus le France car il est mort. Violé. Dépecé. Démonté. Rongé par la crise des grands paquebots d’abord. Puis rebaptisé le Norway pour tâter du glacier en format touristique XXL. Enfin livré en pâture, en 2008, aux ferrailleurs des plages d’Alang, en Inde, armés de chalumeaux comme on part à l’assaut. Le projet de relancer d’ici à 2017-2018 un nouveau paquebot France , symbole de la «culture et de l’élégance hexagonale» et capable d’accueillir 800 passagers, avec à son bord une palmeraie, pâtira à coup sûr de la comparaison historique. Comment un immense yacht, même «design», pourrait-il faire oublier un géant des mers?

Michel Sardou, on le sait, a chanté avec un immense succès «Le France» . Mauvais signe. On chante rarement le succès, le luxe et l’opulence, de l’autre côté de la frontière. Car autant qu’un navire, le France était un mirage hôtelier, avec ses quatre stabilisateurs de roulis et sa climatisation dernier cri. Demandez les clés de vos cabines au rayon des légendes maritimes. Sur terre, comme sur mer, le rêve et la nostalgie sont des hôtels improbables qui, eux, n’affichent jamais complet.

On ne faisait pas du tourisme de luxe, ou de masse. On voyageait