Société

Francine Ferguson: «Soigner toute la famille, y compris les «méchants»

Il y a du nouveau sur le front de l'aide aux familles en souffrance. A Lausanne, une nouvelle consultation montre la voie d'une prise en charge collective et pluridisciplinaire. Entretien avec la psychologue et thérapeute de famille Francine Ferguson.

Il essaie de la faire passer pour folle pour avoir la garde des enfants, elle monte la petite contre lui jusqu'à l'inciter à dire des mensonges, elle crie quand ses parents se tapent et reçoit des coups à son tour, il n'arrive toujours pas, vingt ans plus tard, à parler avec son père du mal qu'il lui a fait, sa fille l'insulte et la pince quand elle vient la voir à l'EMS, son frère lui a fait des choses mais elle a trop honte pour en parler… les formes de la maltraitance sont nombreuses et la famille est leur terrain privilégié, tant il est vrai que l'amour entre parents n'a d'égal que le mal qu'ils peuvent se faire.

Comment aider ces familles? Jusqu'ici, psychiatres, juges, assistants sociaux, éducateurs, se partageaient, chacun pour soi, le travail et les «cas» individuels, souvent sans même communiquer entre eux. D'autre part, quand l'un des membres de la famille était amené à suivre une thérapie, la conviction dominait que la démarche ne pouvait réussir que si elle était volontaire.

Cette philosophie d'approche est en train de changer. Il y a quelques jours, à Lausanne, lors d'un colloque organisé par le délégué cantonal à la prévention des mauvais traitements envers les enfants, des professionnels du droit et du soin s'intéressaient à «l'aide sous contrainte» et constataient la mort d'un tabou: expérience faite, une thérapie suivie par obligation peut être efficace. Psychologue et thérapeute de famille, Francine Ferguson explique pourquoi ci-dessous.

Francine Ferguson est l'une des actrices d'une autre évolution fondamentale dans l'aide aux familles qui vont mal, la prise en charge collective et pluridisciplinaire: «Nous partons du principe que dans ces situations, toute la famille souffre. Et nous proposons de prendre en charge l'ensemble de ses membres.» «Nous», c'est la CIMI, ou Consultation interdisciplinaire de la maltraitance intrafamiliale, créée l'an dernier à Lausanne par deux grandes pointures de la thérapie familiale, le psychiatre Gérard Salem et le pédiatre Nahum Frenck. Un lieu qui répond à un besoin élémentaire et largement insatisfait: on peut y venir quand on a besoin d'aide, même si l'on ne sait pas encore très bien de quelle aide on a besoin. Il y a là des médecins, des éducateurs, des thérapeutes, un assistant social, un avocat conseil, des pédopsychiatres. Sur le pont en permanence, Francine Ferguson orchestre leurs différentes interventions.*

Une telle consultation constitue une première en Suisse et elle est pleine de promesses. Premier bilan, un an après.

Le Temps: Avez-vous la confirmation qu'un lieu comme la CIMI répond à un besoin?

Francine Ferguson: Oui! Nos consultations n'ont commencé qu'en février de cette année et immédiatement, tous les acteurs concernés, des médecins aux juges en passant par l'école et le Service de protection de la jeunesse, nous ont adressé des familles. La demande est immense, son volume nous a surpris.

– «Maltraitance», c'est un mot lourd. Le fait qu'il figure sur votre porte ne décourage-t-il pas certains de venir vous voir?

– Je ne crois pas. Il arrive par exemple qu'une maman vienne avec une plainte apparemment mineure: «Mon fils va mal à l'école.» Nous la recevons, nous parlons, et souvent nous nous apercevons qu'elle est entrée chez nous, comme on dit entre nous, par «la porte de service» et que derrière l'échec scolaire du fils il y a des problèmes plus graves.

– Que faites-vous alors?

– Dans un premier temps, nous essayons d'accueillir le plus chaleureusement possible ceux qui frappent à notre porte. Cela peut passer, pour un adolescent, par le cours de kung-fu donné par notre éducateur, ou par des rencontres via le groupe femmes pour la mère. L'autre initiative que nous prenons immédiatement, c'est de contacter tous les professionnels – médecins, profs, assistants sociaux – impliqués avec un membre ou l'autre de la famille, pour répondre à cette question: qui fait quoi? Nous essayons, en somme, de mettre de l'ordre pour y voir clair, car une des caractéristiques des familles en souffrance, c'est de créer la confusion autour d'elles, si bien que très vite, on ne sait plus comment les aider. Tout au long du processus, nous gardons en tête l'ensemble de la famille: c'est l'approche dite «systémique», qui considère que les gens ne vont pas mal parce qu'ils sont bons ou méchants, mais parce qu'ils sont pris dans une spirale infernale dans laquelle tout le monde souffre. Etant entendu que cette souffrance n'atténue en rien la responsabilité d'un abuseur, par exemple. Notre but, c'est d'entendre et de soigner toute la famille, y compris les «méchants».

– Comment faites-vous pour convaincre un «méchant» de venir chez vous?

– Il nous arrive souvent de prendre l'initiative de l'appeler nous-mêmes. Le cas classique est celui du père divorcé qui «se fiche complètement» de la dérive de son adolescent. Très souvent, nous découvrons que ce père absent ne s'en fiche pas tant que ça: il est heureux qu'on lui demande son point de vue et il vient volontiers. 51% des personnes que nous contactons directement sont ravies de notre appel.

– Voyez-vous émerger de nouvelles formes de maltraitance?

– Oui: celle des adolescents, garçons ou filles, qui vivent avec leur mère seule et qui, après une enfance fusionnelle, deviennent violents avec elle.

– En déduisez-vous qu'une mère ne peut pas élever ses enfants seule?

– Elle peut, bien sûr. Mais elle doit savoir qu'un enfant sera toujours loyal à ses deux parents et qu'il vaut infiniment mieux pour lui conserver une relation avec l'un et l'autre. On peut parfaitement être séparé(e) du père ou de la mère de son enfant et veiller à ce qu'il conserve ses deux parents.

– Quelle est votre expérience des thérapies «sous la con-trainte»?

– Elle concerne par exemple des parents auxquels on a dit: c'est ça ou on vous retire votre enfant. Ou une famille où le père a été lavé du soupçon d'abus mais que le juge nous adresse car à l'évidence, les choses ne peuvent pas en rester là. Notre expérience est que cette situation de contrainte est souvent positive. Nous disons à ces personnes: vous n'avez pas le choix d'être ici, et nous de vous soigner. Voyons ce qu'on peut faire à partir de là. Et ça marche, car la contrainte crée un cadre rassurant pour des familles qui, précisément, ont fait voler en éclats toutes les limites.

*CIMI, Fondation éthique familiale, 16, ch de Lucinge à Lausanne, 021 310 48 38/7.

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