Le chemin jusqu’au dévoilement de François Duruz est semblable à la petite route que l’on doit sillonner pour rejoindre «son» alpage: il demande de prendre son temps, d’emprunter quelques méandres. Ce jour-là, soleil et nuages font la course, dorant les feuillages roux autant qu’ils tapissent la combe des Begnines de taches obscures, étirant l’ombre des sapins. Ça sent la neige. Un regard en arrière au Mont-Tendre, et l’on pousse la porte du chalet.

Des flammes lèchent l’âtre situé dans la pièce autrefois dévolue à la fabrication du fromage – «mais ce ne sont plus des vaches laitières qui sont gardées ici, depuis longtemps», précise à voix basse le gardien des lieux. En jean, doudoune et souliers de cuir, François Duruz nous guide à travers la bâtisse jusqu’à la cuisine, seul espace chauffé. Une sorte de cocon.

Anne, sa compagne, met de l’eau à bouillir sur le vieux poêle, tandis que leur fille de 5 ans donne le bain aux poupées. Depuis 2015, François Duruz monte chaque printemps, à la mi-mai, pour garder 180 bovins – génisses et veaux confondus – sur ces quelques hectares appartenant à la commune du Chenit (VD). «C’était le travail de l’idiot du village autrefois, lance-t-il en souriant. Pas de vaches à traire, pas de fromage à fabriquer. Ce n’est pas de tout repos, mais c’est plutôt simple.»

«Simple», peut-être, mais il marche parfois la matinée entière pour s’assurer que toutes les bêtes, éparpillées entre les sapins, se portent bien. Un pèlerinage matinal qui est aussi l’occasion pour le berger de repérer «de jolis coins». Comprenez: des paysages ou des ciels à peindre. On retrouve ses aquarelles aux murs du chalet, son premier espace d’exposition.

Lumières vaporeuses

Sur le papier, l’œil repère vite la combe bordée de conifères, tantôt embrumée, sombre, tantôt enrobée d’une lueur de fin de journée. Les reliefs alentour, et des ciels plus abstraits, aussi. Mais toujours ces lumières vaporeuses qui vous égarent dans la peinture. «J’essaie de transmettre une sensation», commente François Duruz, qui s’en va avec papier et couleurs dans son sac à dos «lorsque je me sens assez bien avec moi-même».

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S’il a toujours dessiné, d’abord lorsqu’il s’ennuyait sur sa table d’écolier, puis dans de petits carnets, il n’a commencé à peindre que quelques années auparavant. «C’était en 2012, durant une période de transition entre deux alpages. J’aimais beaucoup les aquarelles de terrain de Robert Hainard et j’ai voulu essayer.» François Duruz vit alors dans un bus, et passe deux mois dans les forêts alentour. Il peint chaque jour, achève une première série d’aquarelles que son ami Claude Maillefer, également berger et peintre, repère plus tard, en 2017. «Il m’a dit que je devrais exposer. Etant donné qu’il a 25 ans de peinture derrière lui, j’y ai réfléchi.»

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Alors, au printemps 2018, au lieu «de faire des réserves de nourriture», le berger achète des cadres et montre ses aquarelles aux Begnines. Il fabrique de petits panneaux de bois «Exposition» qu’il annexe à ceux des randonnées, et attend. Certains promeneurs s’arrêtent, il les accueille, ils achètent. La galerie La Chaumière est la première à exposer son travail l’année suivante à Montricher, puis ce sont d’autres lieux comme La Grange aux livres à La Chaux et la galerie Le Bunker, à Sainte-Croix.

François Duruz peine pourtant à employer le mot «artiste». Regard bleu, serein, mains rivées à sa tasse de café, le berger-aquarelliste de 37 ans rappelle qu’il a d’abord atterri ici «pour le calme». Derrière lui, les carreaux de la fenêtre laissent entrevoir la fuite de quelques flocons dans la bise. Enfant de Morges, élevé à Genève, il a longtemps cherché sa voie tout en sachant qu’il avait furieusement besoin d’évoluer à l’extérieur.

«Au culot»

Après une année comme chauffeur-livreur, à 20 ans, il craque et contacte plusieurs fermes «pour faire des stages» dans des structures à taille humaine, orientées vers le bio. Maraîchage, fromagerie, gardiennage de chèvres. C’est au détour d’une page de journal qu’il découvre des annonces pour travailler en alpage. Il démarre «au culot», alors qu’il ne sait pas traire, avec 40 vaches dont il faut tirer le lait deux fois par jour. Il obtient des contrats dans la région, puis en Gruyère et finalement ici, aux Begnines, grâce au bouche-à-oreille. «C’est un lieu à part, comme il y en a parfois, en dehors du monde… C’était un petit choc la première fois, cette route de 10 kilomètres avant d’arriver au chalet. C’est ce que je cherchais.»

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C’est une chose d’exposer, c’en est une autre de s’exposer lorsqu’on aspire au recul. Mais François Duruz prend petit à petit goût à cette nouvelle facette de son existence. «C’est un contraste: ce travail me permet de vivre dans un endroit privilégié; se lever tôt, aller voir les génisses dans la forêt aux premiers rayons, c’est incroyable. Très fort. Mais je suis seul avec cette émotion. Je crois que c’est cela qui me motive à peindre, c’est ce qui me manquait: le partage. Et si mes peintures peuvent toucher quelqu’un comme moi j’ai été touché, c’est gagné.»

Une exposition * vient de commencer, d’ailleurs, alors que les génisses sont déjà reparties et qu’Anne va faire de même, avec la petite. Depuis quelques années, le trio passe l’hiver dans les Pyrénées ariégeoises. François Duruz sourit dans le contre-jour. «Là-bas aussi, c’est plutôt calme.»


* François Duruz expose ses aquarelles jusqu’au 8 novembre à la galerie Le Bunker, rue Centrale 10, à Sainte-Croix (VD), me-ve 14h15-17h15, sa 10h15-17h15, di 10h15-13h15 ou s/rdv au tél. 077 420 82 40. Puis du 21 novembre au 13 décembre à la galerie de l’Essor, Grand-Rue 2, Le Sentier (VD).


Profil

1983 Naissance à Morges.

1998 Arrête l’école pour une nouvelle vie.

2003 Quitte Genève pour travailler dans des fermes, avec une première saison d’alpage cinq ans plus tard.

2015 Naissance de sa fille et première saison aux Begnines.

2018 Première exposition au chalet.


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