Il y a eu l’affaire Lambert, extraordinaire imbroglio juridique, qui a divisé l’opinion sur «l’obstination déraisonnable» de la médicalisation en fin de vie. Il y a désormais l’affaire Jacqueline Sauvage qui pourrait modifier la loi et qui interpelle directement le président de la République. Une pétition en ligne a déjà récolté 369 000 signatures pour que l’accusée, victime pendant 47 ans de violences conjugales, soit graciée.

En France, l’affaire est passionnément suivie depuis septembre 2012, quand Jacqueline Sauvage tire trois coups de fusil dans le dos de son mari. En cours d’enquête, on apprendra que deux de ses trois filles ont été sexuellement abusées par leur père; que le fils Pascal, bouc émissaire de ce patriarche violent, s’est suicidé le jour même où sa mère a été mise en garde à vue; et que les habitants du village, près de Montargis, se disent «soulagés» de s’être débarrassé de cet homme dangereux, exclu de la société de chasse dont il était membre suite à un esclandre. Mais on ne juge pas un crime à la personnalité de la victime, aussi odieuse soit-elle.

Ainsi, le 8 octobre 2014, Jacqueline Sauvage est condamnée à dix ans de prison. Le jury ne retient pas l’argument de la légitime défense. D’abord parce qu’elle n’a pas tué dans le feu de l’action mais quelques heures après avoir essuyé plusieurs coups de son mari; ensuite parce que la Cour ne comprend pas pourquoi l’accusée n’a jamais porté plainte - ce que les Associations expliquent par les symptômes post-traumatiques de la femme battue.

77% des votants veulent sa grâce

Jacqueline Sauvage fait appel et en décembre 2015, un jury populaire, après cinq heures de délibérations, prononce la même peine qu’en première instance: dix ans de prison ferme. À partir de là se met en place un important dispositif de solidarité.

Le 18 décembre, une quarantaine de parlementaires de droite et du centre, emmenés par la députée Les Républicains Valérie Boyer appellent Francois Hollande à la clémence. Quelques jours plus tard, c’est la gauche qui se manifeste. Anne Hidalgo, maire de Paris, Jean-Luc Mélenchon et Daniel Cohn-Bendit demandent sa grâce. Pétition en ligne, happening des Femen, appel à sa libération en une de «Libération» du 22 décembre, manifestation le week-end dernier aux slogans de «Je suis Jacqueline Sauvage», l’affaire devient une cause nationale.

La twittosphère n’est pas en reste. En quelques semaines, le fil de l’oiseau bleu s’est transformé en bottin mondain (Sophie Marceau, Véronique Sanson, Eva Darlan) pour défendre Jacqueline Sauvage, «victime d’une justice injuste» et qui «a déjà assez payé comme ça». Plusieurs twittos s’étonnent de la lourdeur de sa peine au vu d’autres cas, par exemple celui de Bertrand Cantat, condamné à huit ans de prison. Le sondage par Twitter de l’hebdomadaire Elle rapporte que 77% des participants sont pour la libération immédiate de ce nouveau symbole des violences faites aux femmes.

On sait François Hollande occupé sur bien des fronts et peu enclin à actionner ce privilège présidentiel qu’il juge archaïque. Mais on voit mal aussi comment il pourrait ignorer une mobilisation qui dépasse les clivages politiques et suscite, en plein état d’urgence, un tel consensus populaire.

Au-delà de la grâce, l’ambition de plusieurs parlementaires est de faire évoluer la loi en y introduisant la notion de «légitime défense différée» pour répondre au danger de mort permanent qu’encourent les femmes battues. Francois Hollande dit avoir «bien entendu la mobilisation» mais n’a toujours pas reçu à l’Elysée les trois filles de Jacqueline Sauvage à l’origine de la demande en grâce. Avec la démission de Christiane Taubira mercredi matin, il a une bonne excuse pour se faire encore un peu attendre.