Août 1960, un hôtel chic à Capri. Sur une terrasse, une femme en maillot de bain tape sans relâche à la machine. L’air un peu «sauvage», elle a la peau couleur «pain brûlé» et les cheveux en petites nattes sur les épaules. Parfois, elle descend à la plage pour un «crawl sans style et sans puissance». Sur l’île, personne ne reconnaît cette femme de 43 ans, et c’est exactement ce qu’elle cherche.

Cet été-là, Françoise Giroud, car il s’agit d’elle, a trouvé refuge loin de Paris. A peine deux mois plus tôt, le 11 mai au soir, la journaliste star, directrice du tout nouveau magazine Elle en 1946, fondatrice en 1953, avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, de L’Express, premier newsmagazine français, elle qui incarnait par là même un nouveau modèle de femme, qui gagne sa vie et qui dit «je», cette femme-là avait décidé de mourir. A cause d’un homme. Jean-Jacques Servan-Schreiber la quittait pour une jeune fille et l’accusait (à juste titre) d’avoir écrit des lettres anonymes injurieuses à lui et à sa nouvelle compagne.

Françoise Giroud prépare méticuleusement son suicide: dose létale de barbiturique, téléphone débranché, chambre fermée par plusieurs verrous intérieurs. Mais le lendemain après-midi, le 12 mai, son médecin et deux hommes forts abattent la cloison de sa chambre et la découvrent dans le coma. Plusieurs de ses organes sont endommagés. Elle sera sauvée de justesse. Cette mort ratée ajoutera la fureur à son désespoir.

Sommée de vivre, Françoise Giroud va s’arrimer aux mots pour y parvenir. Dans le Var d’abord puis à Capri, elle va écrire, deux mois durant, ce qui deviendra sa première autobiographie. Au départ, sur les conseils de son médecin, cela devait être une lettre à Jean-Jacques Servan-Schreiber. La missive se transforme en un récit de 250 pages. Brisée physiquement et moralement, elle intitulera son récit Histoire d’une femme libre.

A son retour à Paris, Françoise Giroud songe à publier son texte et le fait lire à deux proches dont Florence Malraux, fille d’André, son assistante à L’Express. Le verdict est sans appel: impudique, gênant, bref, impubliable. Françoise Giroud se ralliera à cet avis ­et l’ouvrage restera inédit jusqu’à sa mort, le 19 janvier 2003. Ensuite, le manuscrit sera considéré comme perdu.

Le voici aujourd’hui, édité chez Gallimard, par les bons soins d’Alix de Saint-André, journaliste, écrivain et amie de Françoise Giroud. Le texte se trouvait tout bêtement à l’institut Mémoires de l’édition contemporaine, logé dans une abbaye normande, où Françoise Giroud avait déposé, en 2001, la quasi-totalité de ses archives. Alix de Saint-André était dans le feu d’une grande enquête sur les zones d’ombre de la vie de son amie. Au départ de cette recherche, l’envie de corriger les erreurs contenues selon elle dans la biographie de Françoise Giroud par Christine Ockrent (2003) puis dans celle écrite par Laure Adler (2011). C’est ainsi qu’Alix de Saint-André est tombée sur l’inédit de 1960, comme elle le raconte dans la préface d’Histoire d’une femme libre et dans Garde tes larmes pour plus tard , son enquête qui paraît simultanément.

Cinquante ans après, que vaut ce texte que Françoise Giroud qualifiait elle-même de «hurlant» et de «sauvage»? Tout d’abord qu’il n’est ni l’un ni l’autre, mais bien plutôt parfaitement tenu, construit, presque sobre. Il en est d’autant plus bouleversant et beau. En exergue du livre, comme un écho à son état intérieur, la journaliste a choisi une dépêche AFP datée du 27 mai 1960 qui porte sur le tremblement de terre de Valdivia, au Chili, qui s’est produit quelques jours plus tôt: «Le cataclysme de ces derniers jours a complètement bouleversé la physionomie du Chili. De nouvelles montagnes, trois volcans, des rivières ont fait leur apparition. Des lacs ont disparu. Des vallées ont été comblées tandis que d’autres se formaient. Des îles ont sombré dans la mer, d’autres ont émergé.»

Rescapée de ce tsunami émotionne l, elle se donne pour tâche, au bord de la mer, de «venir à bout de ce tremblement intérieur qui va parfois, jusqu’au tremblement visible». Elle va alors agripper les mots avec son sens des formules, sa capacité d’analyse, son art du portrait pour énoncer sa vérité à elle. Elle se met à nu d’une façon qui va surprendre ceux et surtout celles qui ont grandi avec cette figure tutélaire du journalisme engagé et du féminisme calme au gré de ses apparitions sur le plateau d’ Apostrophe et de Bouillon de culture.

Cachée derrière son sourire, celle qui occupera les postes de ministre d’Etat à la Condition féminine puis à la Culture sous Valéry Giscard d’Estaing (sans avoir passé son bac) était une self-made-woman. Et quand on s’est fait, on tient à signer la mise en scène de son histoire. Sa mère était juive? Oui mais elle s’était convertie au catholicisme en pleine guerre pour se protéger et protéger les siens et fera jurer à sa fille de n’en jamais rien dire. Françoise Giroud ne brisera la promesse qu’en 1989. Elle n’en dit donc mot dans Histoire d’une femme libre. Son père adoré, un journaliste turc, est mort de la syphilis? La vérole est à ce point honteuse pour sa famille qu’elle ne peut lever le tabou. Les lettres anonymes et antisémites qu’elle a envoyées à Servan-Schreiber et à sa fiancée? Elle ne les mentionne pas et se déclare innocente de ces «noirs desseins.» A la lire, on a envie de la croire.

La lumière, elle la braque en revanche sur la faille qui explique selon elle à la fois son parcours, l’intensité de la secousse qu’elle traverse et le fait qu’elle s’en remettra. Depuis l’enfance, elle lutte contre la croyance de ne pas avoir le droit d’exister. Celui qui lui ôtera pour la première fois ce poids d’être de trop, c’est Servan-Schreiber et sa foi en lui-même. «J’ai tenu bon près de lui, avec lui, en lui parce qu’il m’avait, en apparence, guérie du mal de mon enfance. Sa place dans le monde, il en était si assuré, il la voyait si vaste, si éclatante […] qu’il finissait par convaincre tous ceux qui l’approchaient.»

Pour ne plus s’excuser d’exister quand on a été jetée à terre à la naissance (à Lausanne) par un père qui aurait préféré un garçon; quand, devenue orpheline, on devient pauvre et que l’on connaît la faim; quand on a dû arrêter l’école à 14 ans pour faire vivre sa mère et sa sœur et que l’on part travailler, avant 1936, dans la terreur de tomber malade; quand on devient fille-mère en 1941 soit, dans l’échelle sociale, «juste en dessous de putain»; pour se «disculper d’être», donc, Françoise Giroud n’a trouvé qu’un moyen, travailler.

Travailler les mots pour qu’ils portent ses luttes intimes contre la rigidité sociale et le sexisme. Travailler les mots pour guérir, pour exister. Et gagner son bonheur. A cette femme de combat, la fiction n’allait pas bien. Elle n’a jamais écrit de bons romans. A la toute fin du texte cathartique qui paraît aujourd’hui, elle précise qu’il ne s’agit pas de littérature, «c’est, simplement, un reportage: l’histoire d’une femme libre». Journaliste jusqu’au bout.

Françoise Giroud, «Histoire d’une femme libre»; Alix de Saint-André, «Garde tes larmes pour plus tard» (Gallimard)

Cachée derrière son sourire, celle qui sera ministre d’Etat à la Condition féminine sous Giscard était une self-made-woman