Faire parler les momies. De tout et de rien, de leur santé, du temps où ce corps n'était pas enveloppé de bandelettes. Du temps où il était vivant. C'est ce à quoi Frank Rühli, médecin spécialisé en anatomie et paléopathologie à l'Université de Zurich, consacre une grande partie de son temps. L'homme s'occupe du programme des momies suisses, qui vise à recenser les spécimens des différents musées, et à les passer au scanner.

Frank Rühli revient d'Egypte où il a mené un dialogue passionnant avec Toutankhamon grâce à quelque 1700 images de son corps, réalisées à l'aide d'un scanner portable, sur les lieux mêmes de son sépulcre de la Vallée des Rois. Le résultat de ces investigations a été présenté mardi à la presse par Zahi Hawass, secrétaire général du Conseil suprême des antiquités (LT du 09.03.2005). Retour sur cet événement avec l'œil du paléopathologue.

Le Temps: Vous avez inspecté le corps de Toutankhamon dans ses moindres aspects. A quoi ressemblait-il?

Frank Rühli: Il était plutôt grand pour l'époque, 1 m 70, il était fin et élancé. Un bel homme je pense, mais je ne peux pas me prononcer sur ses traits. L'ossature ne suffit pas à les reconstituer, d'autant que les bandelettes ont comprimé sa face pendant des millénaires. Je peux tout juste dire que son visage devait être plutôt allongé. Le pharaon avait 19 ans au moment de son décès, il était en bonne santé. J'entends par là que son squelette ne montre pas de lésions dégénératives, de déformations, de tumeurs ou de marques dues à une déficience en vitamines par exemple.

– D'après les déclarations faites la semaine dernière par les officiels, Toutankhamon se serait cassé la jambe et il serait peut-être mort des suites d'une infection. Qu'en pensez-vous?

– C'est une hypothèse, rien de plus. Les chercheurs égyptiens ont travaillé sur ces clichés depuis janvier. Puis ils nous ont demandé, à deux collègues italiens et à moi, de venir sur place pour donner un avis indépendant. Nous avons effectivement vu que le fémur gauche était brisé. Ce qui nous a partiellement surpris car Carter et Derry avaient constaté, en 1925, que la rotule gauche n'était pas fixée. Ils avaient malheureusement enlevé et remis les bandelettes protégeant le pharaon, portant ainsi atteinte à la seule momie intacte que nous connaissions.

– Toutankhamon s'est-il brisé la jambe avant sa mort ou est-ce le fait des embaumeurs?

– Impossible de le dire. Nous n'avons vu aucune trace de consolidation sur l'os. Mais il faut noter qu'un petit bout de matériel d'embaumement cache partiellement la blessure. On ne peut pas exclure qu'il y ait un début de calcification dessous. Mais cela me semble peu probable. Si la fracture est intervenue du vivant du pharaon, elle remonte à une ou deux semaines avant sa mort.

– Les médecins de l'époque savaient réduire les fractures…

– Oui, mais l'accident s'est peut-être produit dans un endroit peu accessible, dans le désert. Toutankhamon a-t-il eu une hémorragie ou une embolie pulmonaire, complication fréquente des fractures? Aujourd'hui on ne meurt plus des suites d'une telle blessure, mais il y a 3000 ans c'était dans l'ordre du possible. Cela dit, il a tout aussi bien pu mourir de parasitose ou de diarrhées chroniques.

– Finalement, ce scanner, que permet-il d'affirmer?

– Il permet avant tout d'éliminer des théories erronées. Comme celle de l'assassinat par des coups sur la tête. Le crâne de la momie avait été passé aux rayons X en 1968 et 1978. On avait alors constaté qu'un éclat d'os se logeait à l'arrière de la tête. Nous avons pu voir que ce morceau n'était pas enrobé de la cire utilisée par les embaumeurs pour remplir la cavité crânienne une fois le cerveau enlevé. Cela aurait dû être le cas si la fracture avait été antérieure à la mort. Nous sommes donc sûrs que cette fracture a été faite lors d'une manipulation après le décès.

– Le scanner a été fait sur tout le corps de la momie. Qu'en est-il de la cage thoracique du pharaon? A-t-elle été enfoncée comme on l'a dit?

– Il y a une très grande lésion. En fait, la cage thoracique manque carrément! Habituellement, les embaumeurs se contentaient d'une petite ouverture, comme pour une appendicectomie, mais sur la gauche de l'abdomen. Ont-ils procédé différemment pour un pharaon? Nous ne le savons pas car cette momie est la seule dont nous puissions dire avec certitude qu'elle est celle d'un pharaon. Par ailleurs, la lésion thoracique n'est certainement pas due à un accident. Une telle blessure aurait eu des répercussions sur les vertèbres et probablement sur le reste du corps, en raison de la violence du choc qu'elle implique. A mon avis, il s'agit plutôt des suites des manipulations de Carter.

– Pensez-vous qu'il soit judicieux de poursuivre les investigations sur la momie, en passant à un stade plus invasif, par exemple en faisant des prélèvements?

– Non, je pense comme les Egyptiens qu'il faut faire preuve d'une extrême retenue. Il y a par exemple eu une demande de prélèvement pour une dent. Mais il ne reste pas tellement de dents à Toutankhamon. Si chacun prélève la sienne, on arrivera très vite au bout de ces «échantillons». Dans les années, ou les siècles à venir, nous allons certainement élargir notre palette de moyens d'investigation non invasifs. Il faut absolument éviter d'endommager cette momie.