Le geste est théâtral. Le verbe aussi. Impossible, pourtant, de rater les deux montres dorées que porte Franz Weber. Une à chaque poignet, sous les manches bien taillées de son costard cendre. Une manière de ne pas perdre une seconde dans la conduite des affaires? Une façon, pour cet homme de 77 ans, de se frotter au temps qui s'écoule, quand s'apprête à sortir le récit de sa vie de militant? «Pas du tout», coupe-t-il, sourire en coin. «La première montre est à l'heure suisse. L'autre est réglée sur l'Australie. J'y vais bientôt pour rejoindre ma fille dans notre réserve de chevaux sauvages.» Car l'écologiste, comme il le dit lui-même, travaille toujours et encore comme un fou. Et avec lui, toute une cohorte de personnes acquises à sa cause.

De la cave au grenier, dans la maison de trois étages datant de 1870 qui, à Clarens, sert de repaire à sa fondation d'intérêt public, tout respire l'hyperactivité. On traverse l'entrée encombrée de cartons, Franz Weber reçoit dans une belle pièce lambrissée. Il y a de la paperasse qui s'entasse sur les fauteuils d'époque et sur le piano à queue. Une table est recouverte d'affiches de son initiative contre les gravières du Pied du Jura, sur laquelle le peuple vaudois se prononcera le 16 mai. Ce décor suffira pour évoquer le fonctionnement de sa fondation.

Dans la propriété de Franz Weber, pas de temps pour les bagatelles: dehors, l'herbe est haute, dedans, le ménage reste une gageure. Tout près, une imprimante crache bruyamment des bulletins de versement. Combien? 230 000, à envoyer aux membres soutenant la fondation. Dans ce brouhaha, le militant s'est déjà mis à aligner les récits de ses combats passés. Difficile de lui faire simplement décrire la petite «multinationale» qu'il a fondée en 1975 sans le faire repartir au bout du monde, sur les chemins du militantisme écologique. Ainsi, de la centaine d'employés qui œuvrent pour sa fondation – sans compter les bénévoles –, on apprend tout de même qu'une soixantaine s'occupe par exemple du parc national au Togo, dont il a obtenu la gérance en 1980. Et l'écologiste d'ajouter son anecdote: «En 1992, le pays vivait de graves troubles. Les banques étaient en grève, plus personne n'était payé. Sauf les gardiens de notre parc! Avec notre comptable, nous avions trouvé une solution en passant par les banques de Cotonou au Bénin. Et les autorités locales se sont montrées fières que ce parc puisse être maintenu.»

La tactique du maraîcher

Ce comptable, tout comme l'avocat de la fondation, ne font pourtant pas partie de son équipe restreinte. Composée uniquement de sa femme et de sa fille, celle-ci compte encore quatre secrétaires. Ni plus ni moins que sept personnes pour gérer les multiples actions menées simultanément au bout du monde ou en Suisse, du Tribunal des animaux à Bruxelles aux ruines de Delphes, en passant, depuis peu, par les cieux vibrant au passage des F/A 18.

Et qui dirige quoi? La fondation vit sous l'égide d'un comité de cinq personnes. Mais son président rechigne à révéler leur identité. Des politiciens? «Plutôt des banquiers, esquive-t-il. Autrefois, il y avait mon grand ami Denis de Rougemont.» Très proche, sa femme l'épaule dans tous ses combats. Sa fille de 29 ans s'occupe surtout du site Internet et du journal de la fondation. Au final, les décisions reviennent toujours à lui seul. «Cela permet de réagir au quart de tour.» La fondation, c'est Franz Weber; Franz Weber, c'est la fondation. Et la rédaction en chef de son journal. Et la présidence de la Fondation «Giessbach au peuple suisse», un de ses succès. Et…

A chaque fois, le scénario est identique: après avoir été sollicité par une cause, l'objectif est ciblé. Puis, plus rien ne peut arrêter le justicier aux cheveux d'argent. C'est d'ailleurs ce que lui reprochent ceux dont les sensibilités sont pourtant proches des siennes. Utilisant les médias, il fonce, opiniâtre et loin des préoccupations autres qu'écologistes: «Je mène une campagne comme un alpiniste qui connaît des problèmes dans la face nord de l'Eiger, et qui intéresse alors le monde entier. Je sais comment vendre ma salade».

Excellent maraîcher, certes. Mais avare lorsqu'il s'agit de parler gros sous. De sa fondation, il dit qu'elle roule sur un chiffre d'affaires de 3 millions de francs, provenant de dons et des cotisations des membres. Mais réclamez des détails, il répond simplement que ses comptes, établis par une fiduciaire et publiés dans son journal sont, comme pour toute fondation, vérifiés par l'autorité compétente rattachée au Département fédéral de l'intérieur. Et de s'envoler dans une diatribe contre ceux qui ont mis ces chiffres en doute…

Mais déjà, l'homme a grimpé au pas de course les escaliers de sa demeure pour la visite. A chaque étage, partout, des archives et dossiers des quelque 150 campagnes menées, ou des articles de presse placardés. La maison est aussi un lieu de vie abritant un atelier de peinture pour son épouse ou la chambre de sa fille. Celle que nombre d'observateurs voient reprendre le flambeau. «Si elle veut, elle peut. Mais pour l'instant, je veux encore la protéger. Je compte bien rester 15 ans.»

Un livre comme un mode d'emploi pour agir

Le moment venu, si elle ne sait plus comment s'y prendre, Vera Weber pourra toujours relire la biographie de son père, signée par le journaliste René Langel, qui sort sous peu. «Depuis longtemps, on me demandait un livre pour raconter mes campagnes, explique celui qui se défend de vivre, avec cette publication, une étape charnière de sa vie. Tous ces gens voulaient mes conseils. Je vois donc aussi ce livre comme un «mode d'emploi» pour passer à l'action et sauver un site.»

Car si la lassitude l'effleure parfois, il se sentirait «comme un déserteur» de remettre les clés de sa boutique. D'ailleurs, Franz Weber l'avoue «sans prétention», comme il dit: «Si un jour tous les gouvernements étaient véritablement soucieux de l'environnement, j'aurais encore un dernier rôle: celui de devenir président de la Terre!»

«Franz Weber. L'homme aux victoires de l'impossible». René Langel. Favre.