«C'était un gars souriant qui a conquis le monde sans jamais oublier d'où il venait», déclarait jeudi soir, à l'annonce du décès du navigateur Thor Heyerdahl, le premier ministre norvégien Kjell Magne Bondevik. Pour ceux qui se souviennent de ses frasques aventurières, Heyerdahl était surtout un baroudeur extravagant et un anthropologue controversé. Le genre de héros qui fait rêver les enfants. Un mélange de Christophe Colomb, de Théodore Monod et de Robinson Crusoé, explorateur, écrivain et anthropologue. Son nom ne vous dit rien? Pas étonnant, celui du radeau qui l'a rendu célèbre – le Kon-Tiki – a pris toute la place dans les mémoires.

Le Kon-Tiki? Un dieu solaire célébré par les Indiens pré-incaïques, pour les plus cultivés. Un radeau, dont l'histoire se perd dans les souvenirs, pour d'autres. «Une série de TV des années 60, avec un aventurier, toujours à torse nu, qui perdait sa radio ou se faisait attaquer par des cannibales», se souvient un quadragénaire. Dix sur dix, sauf que le Kon-Tiki de Thor Heyerdahl n'est pas une légende. Pas plus que son capitaine.

7 août 1947: amaigris et exténués, six hommes posent le pied sur la terre ferme de l'île polynésienne de Raroia au terme d'une traversée de 8000 kilomètres sans aucun moyen de navigation moderne. Le capitaine, le Norvégien Thor Heyerdahl, sourit. Il vient de faire un pied de nez à ceux, nombreux, qui prédisaient son échec. Le pari était risqué: traverser le Pacifique depuis le Pérou sur une embarcation construite en balsa – un bois très léger utilisé pour les maquettes. Objectif? Démontrer que les îles polynésiennes sont habitées par des peuplades venues d'Amérique du Sud et non seulement d'Asie.

Cette expédition, Heyerdahl la prépare depuis dix ans. Depuis qu'il a entendu, aux îles Marquises, une légende selon laquelle les ancêtres des Polynésiens seraient arrivés sur des bateaux plats, guidés par le dieu Tiki. Pour en avoir le cœur net, il décide alors de rééditer la traversée dans les mêmes conditions qu'à cette époque. «Vous coulerez, l'avaient prévenu les experts, car le balsa va se gorger d'eau.» Mais le Kon-Tiki ne coule pas. Pendant 101 jours, Heyerdahl et les cinq membres de son équipage – sélectionnés pour leur humour – se relaient à la barre. Outre du poisson, les «naufragés» se nourrissent de conserves et de noix de coco. Le périple, jalonné de rencontres avec de grandes baleines, des calamars géants et des requins, fera l'objet d'un documentaire qui vaudra un Oscar à Heyerdahl, et d'un livre traduit en soixante-sept langues.

Né le 6 octobre 1914 à Larvik, en Norvège, dans une famille de brasseurs, Thor est encore un enfant lorsqu'il ouvre son propre musée zoologique. Après des études de biologie et de géographie, il se rend aux Marquises. Suite à sa traversée du Pacifique en radeau, il devient le spécialiste des migrations de peuples n'ayant pas laissé de traces écrites. En 1969, à bord d'un radeau en tiges de papyrus arborant le pavillon de l'ONU, il traverse l'Atlantique pour démontrer que les Egyptiens auraient pu avoir des contacts avec l'Amérique bien avant sa découverte officielle. Puis, en 1977, sur un bateau en panneaux de roseaux, il tente de prouver que les Sumériens auraient pu partir d'Irak et atteindre l'Inde et l'Afrique 3000 ans avant J.-C. Les expéditions s'enchaînent, qui l'emmènent aux Maldives ou dans l'île de Pâques. L'an dernier, à 86 ans, il entreprend encore de retrouver l'un des berceaux de la civilisation Viking près de la mer d'Azov, dans le sud-ouest de la Russie. «Je n'ai rien d'autre à faire et les retraites en Norvège sont trop modestes pour que l'on s'en satisfasse», expliquait-il. «Autant creuser pour retrouver le jardin d'Eden», ricanent une fois de plus ses détracteurs.

Thor Heyerdahl est arrivé au bout de son dernier voyage jeudi soir en Italie, entouré de sa troisième femme et de ses nombreux enfants et petits-enfants. Atteint d'un cancer du cerveau incurable, mais décidé à ne céder le gouvernail à quiconque, le navigateur a choisi de «rejoindre le crépuscule», selon sa propre expression, en renonçant à tout traitement médical. Après des funérailles aux frais du gouvernement norvégien, vendredi prochain à la cathédrale d'Oslo, ses cendres seront rapatriées dans la résidence familiale de sa veuve, une Française, près d'Alassio, dans le nord de l'Italie. Comme un dernier pied de nez aux frontières.