Société

Freddy Buache, conservateur, fils de Valentine et de Frédéric

Un père ouvrier, une mère sommelière à Lausanne, durant les années noires. L'enfance de l'ex-directeur de la Cinémathèque suisse est marquée par le choc de la découverte de la conscience de classe. Sur fond de mystère familial non éclairci

Freddy Buache n'est plus à la tête de la Cinémathèque suisse. Que fait-il? «Je bricole. Et je vais partout.» Au Festival de Locarno, par exemple, où il a reçu, le 6 août dernier, un Léopard d'honneur.

Pour rédiger la suite de son livre sur l'histoire du cinéma suisse (1978-1998, à paraître en novembre), il a acheté un ordinateur, qu'il regarde comme une bête curieuse: «Je n'aurais jamais cru que cet engin entrerait dans mon bureau.» Le décor, sous les toits, conserve un petit air de chambre d'étudiant contestataire. Freddy Buache a lu L'Etre et le néant en 1945, stupéfié les Lausannois en 1947 avec un journal d'intervention surréaliste (Le Doigt), a créé de toutes pièces depuis 1951 une culture cinématographique en Suisse. Comme tous ceux qui ont fait beaucoup de choses très tôt, il a expérimenté la difficulté qu'il y a à gérer la durée. Sa succession a été douloureuse. Mais qu'importe, «on ne va pas parler de ça». L'important est de croire, comme Judith Malina, fondatrice du Living Theatre, que «la révolution est devant nous».

‘‘Je suis extrêmement pauvre en photos de famille. Mes parents n'étaient pas des gens d'image, sûrement pas. Ça peut peut-être expliquer que je le sois devenu.

»Mon père, Frédéric, était orphelin. De ce côté-là, le problème des grands-parents est réglé. Je ne sais pas ce qui s'est passé, si sa mère l'a abandonné, si elle est morte après sa naissance, en tout cas il a été placé à l'orphelinat d'Avenches. Il était né en 1897. Lorsqu'il a eu environ 10 ans, une famille de paysans de Villars-Mendraz, près de Sottens, l'a pris chez elle. Je ne sais pas du tout pourquoi ils ont décidé de prendre un orphelin chez eux, je suppose que cela tient d'une certaine générosité paysanne. Ils l'ont traité comme leurs trois autres enfants, c'étaient des protestants assez charitables, il y avait là une grand-mère qui lui a inculqué des valeurs. Mais ils ne l'ont pas adopté, il n'était quand même pas de la famille.

»En fait, mon père avait de la famille. Il était de Corcelles-près-Payerne, un village où il y a des Buache. J'y suis passé en voiture, une fois. Mon père avait une sœur, plus âgée que lui, qui avait vécu avec sa mère. Il a connu cette sœur. Il devait donc savoir qui était sa mère. Il en savait plus que moi là-dessus, c'est sûr. Mais il ne m'a jamais rien dit et je n'ai jamais posé de questions. Pour moi, tout a toujours commencé par: «Je suis orphelin.» Je n'ai pas envie d'entreprendre des recherches, j'ai tiré le rideau.

»Quand mon père a eu 18 ans, encouragé par la famille qui l'a élevé, il est allé à Lausanne, il est devenu gendarme, puis il est parti à Orbe comme gardien de prison. Très vite il a eu des problèmes de santé, il est revenu à Villars-Mendraz. Je crois qu'il était paysan dans l'âme, il ne voulait pas quitter la campagne.

»Il a alors connu ma mère, ils se sont mariés en 1924, juste avant ma naissance, et ils ont ouvert un café-restaurant au centre du village. C'était une belle maison, avec une petite étable, mon père avait un cheval. J'étais fils unique et j'ai passé là une jeunesse, je peux le dire, idéale. Il y avait la nature autour, et cette salle à boire où venait à nous le monde extérieur. Je voyais les notables de Saint-Cierges, le type qui était parti en Amérique. Il y avait les bals, les chœurs d'hommes et, chaque hiver, un spectacle. J'avais accès aux décors, dans la pièce où ils étaient stockés. J'étais entre deux mondes, je n'avais pas beaucoup de copains paysans. En 1932, sont arrivés des gens qui ont donné un spectacle de cinéma. Ça a été mon premier film.

»Puis, au printemps 1934, le bistrot a fait faillite. Mon père ne s'en était pas bien occupé. C'était un type assez révolté. Il ne trouvait le bonheur qu'à partir seul avec son cheval. Probablement, il ne voulait pas s'intégrer vraiment.

»C'est surtout ma mère qui s'est occupée du bistrot. C'était une fille de paysans, de Villars-Mendraz aussi: Valentine, née Jaton. Il paraît que son père était un type connu et drôle, qui faisait boucherie. Sa femme était morte très tôt. Il était seul, on n'allait pas souvent le voir. Puis il est mort, dans un accident: ses chevaux se sont emballés. J'ai très peu de vécu côté grands-parents. Mon univers, c'étaient mes parents, et la maison.

Au printemps 34, nous avons dû déménager. J'ai vu tous les meubles dans la rue, devant la maison. C'est ma première vision surréaliste. J'avais 9 ans. Nous sommes allés vivre dans une chambre avec cuisine, prêtée par quelqu'un, dans le village. Je ne me suis pas rendu compte tout de suite du choc que ça m'a fait. Mais toute ma vie a été une revanche là-dessus.

»Mon père aurait pu devenir domestique de campagne. Mais ma mère a très mal supporté cette situation, la honte de la faillite, elle n'a pas voulu rester, et nous sommes partis à Lausanne. Il y avait un chômage terrible, nous avons vécu une période extrêmement dure. Mon père ne travaillait pas. Ma mère, qui a toujours été à la tâche, est devenue sommelière. A l'époque, c'était un boulot terrible. On n'était payé qu'à la bonne main et, pour travailler, il fallait commencer par «acheter le tablier».

A coups de cinq et dix centimes, ma mère a gagné l'argent du ménage. Elle partait à 9 heures du matin et rentrait dans la nuit, à 1 heure. Mais je crois qu'elle n'a pas détesté ce travail. Je ne l'ai jamais entendue se plaindre. De temps en temps, mon père allait déblayer la neige ou passait deux semaines sur un chantier. C'était une période tragique. J'allais acheter le lait et le pain avec les jetons de l'assistance. Il faut supporter le regard de l'épicier, quand on arrive avec des jetons!

»Mon père râlait sec contre ce monde, mais sa révolte ne s'est jamais vraiment exprimée. Il aurait mieux fait de défiler dans la rue avec des drapeaux. Le plus étrange, c'est qu'il est toujours resté radical.

»Puis, mes parents ont fait quelque chose d'incompréhensible. En 1937, ils ont décidé de m'envoyer au collège. Normalement, quand un fils de prolétaire était doué, on l'envoyait à l'école primaire supérieure, c'était le maximum. Mais le collège! Il n'y avait là que des fils de médecins et de notables, c'était impensable. Ma mère a payé l'écolage avec ses petits sous et je suis allé au collège scientifique. J'aurais préféré le classique, mais c'était trop loin. J'étais le seul fils d'ouvrier. Je me souviens de ces moments terribles où le prof demandait: «Que fait votre père?» J'étais affolé par cette question. Gaston Cherpillod a vécu la même chose. Il en a très bien parlé dans Le Chêne brûlé.

»Au collège, mon voisin de banc était le fils du patron du cinéma Cinéac. On allait voir des films. A cette époque, j'ai ouvert les yeux sur le monde, j'ai commencé à lire, j'ai découvert Sartre. Ma mère rentrait et râlait sec en me trouvant réveillé. Elle me voyait devenir représentant en pharmacie, instituteur.

J'ai déçu mes parents, c'est sûr, même s'ils ne me l'ont pas dit. Quand j'ai commencé à faire du théâtre avec Charles Apothéloz, nous avons pris un appartement ensemble, et comme on avait faim, on allait la nuit, chez mes parents, taper dans le frigo. J'étais un marginal, ils ne comprenaient pas.

»Leur situation s'était améliorée après la guerre, mon père avait retrouvé du boulot comme employé de chantier, ma mère a travaillé un peu moins. Quand on a monté le spectacle Les Faux-Nez, en 1948, ils ne sont pas venus, ils auraient trouvé ça affreux. Ensuite j'ai vécu sans me marier avec une étrangère, qui avait un enfant, vous pensez. Quand ils ont vu que je m'occupais de la cinémathèque, ça a dû les rassurer un peu, même s'ils se sont demandé ce que c'était que ce truc.

»Je n'ai jamais vraiment discuté de tout ça avec eux. Nous nous sommes vus de moins en moins. Un jour de 1977, ma mère m'a appelé: «Faut venir, je crois bien qu'il est mort.» Mon père était dans son fauteuil, devant la télé. Ma mère est restée dans cet appartement, le même où nous étions arrivés en 1934, et elle est morte deux ans plus tard. Est-ce qu'ils se sont aimés? Je crois que oui, dans une certaine lutte pour la survie. Ils ont eu une belle période, avec le bistrot. Ensuite, quelque chose s'est cassé.`

«Le Temps» retrouve ses rendez-vous du week-end. C'est ainsi que, tous les samedis, les invités de cette page «Filiations» acceptent de répondre à cette petite, et très grande, question: Qui sont vos parents, et les parents de vos parents?

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