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Frédéric Lenoir, heureux

Hier, lors du 6e Forum de la haute horlogerie qui s’est tenu à Lausanne, directeurs, formateurs et penseurs ont défini les mutations sociales et leurs conséquences sur le marché du luxe. Parmi eux, le philosophe et historien des religions Frédéric Lenoir a analysé «l’accélération de la quête du bonheur». Entretien

Frédéric Lenoir heureux

Hier, à l’occasion du Forum de la haute horlogerie à Lausanne, des directeurs, formateurs et penseurs se sont penchés sur les mutations sociales et leurs conséquences sur le marché du luxe. Parmi eux, le philosophe et historien des religions Frédéric Lenoir a parlé de «l’accélération de la quête du bonheur»

Regardez la photo ci-contre. L’œil généreux, le torse en avant, le sourire avenant. Tout, chez Frédéric Lenoir, raconte son envie de communiquer au plus grand nombre les clés d’un mieux-être, d’un épanouissement personnel, d’un éveil spirituel. Car oui, depuis qu’il a pris la plume au début des années 90, ce sociologue et historien des religions âgé de 52 ans n’a fait quasiment que ça: remonter aux sources de la félicité, telle que l’ont conçue les philosophes occidentaux à travers l’Histoire; se plonger aussi dans le bouddhisme oriental, autre enseignement cher à son cœur, pour retracer les voies – chemins de terre plus qu’autoroutes – qui mènent au bonheur. «Je n’ai pas d’autre ambition que d’offrir ce qui m’a aidé à vivre et à me construire», écrit-il dans Petit Traité de vie intérieure, manuel qui fait du bien à l’âme, publié en 2011.

Cette soif de transmettre a naturellement conduit ce diplômé de philosophie aux médias. Collaborateur de diverses publications depuis 1996, Frédéric Lenoir a dirigé Le Monde des religions de 2004 à 2013. Désormais, il produit et anime Les racines du ciel, une émission hebdomadaire sur France Culture qui traite de spiritualité de manière à la fois profonde et informelle.

Le bonheur est son sujet. Et, d’une certaine manière, son état. Il sait ce qui lui va, «je n’ai pas d’enfants, car je sens que ce n’est pas pour moi», et ce qu’il veut: «Apporter de la sérénité. Et m’engager pour l’environnement. Depuis les années 60, et surtout depuis les années 80, l’ultralibéralisme a fait de terribles dégâts. Il faut inverser le cours des choses pour rendre à la terre sa dignité», explique le cofondateur de l’association Environnement sans frontières qui, en 2003, a rédigé Mal de Terre avec Hubert Reeves. Ces jours, le militant savoure «l’intérêt que la Chine témoigne enfin pour l’écologie». «En signant un accord avec les Etats-Unis pour limiter les émissions de gaz à effet de serre, cet immense pays montre qu’il est en route vers une évolution plus globale. L’ouverture est pour demain», sourit cet homme positif par conviction.

Tout n’est pas rose, cela dit, dans le monde de Frédéric Lenoir. C’est d’ailleurs pour relever des aspects problématiques de la joie obligée que le conférencier a participé hier au 6e Forum de haute horlogerie, à Lausanne. Sous l’intitulé «L’accélération de la quête du bonheur», le penseur a évacué quelques chimères et autres illusions.

Le Temps: On vous présente volontiers comme le Petit Prince de la sérénité et voilà que vous venez à Lausanne parler de ce qui cloche dans cette volonté d’être heureux… Frédéric Lenoir: Oui, car il y a bonheur et bonheur! Aujour­d’hui en Occident, chez les jeunes en particulier, mais pas seulement, on confond intensité et bonheur. On veut des sensations fortes, des relations extrêmes, des plaisirs coups de sang, alors que, depuis l’Antiquité, tous les sages répètent que le bonheur est affaire de lucidité et de modération. La clé du bonheur vient toujours de l’intérieur, de la perception des choses, jamais de l’extérieur. Des études très poussées ont montré que lorsque des gens gagnaient au loto, par exemple, leur euphorie ne durait pas longtemps. Au bout de six mois, un anxieux, même millionnaire, redevient anxieux, car sa manière d’envisager la vie n’a pas changé en profondeur. La seule différence, c’est qu’il va porter son anxiété sur un capital plus grand… Parce qu’ils sont trompés par la publicité, les gens continuent à tort de penser que la joie dépend de facteurs extérieurs. C’est ce que j’appelle le désir mimétique. On ne désire pas un bien parce qu’il nous rend heureux, on le désire pour imiter notre voisin. C’est un piège terrible pour l’Occidental moyen contemporain.

– La vogue des techniques orientales, comme la méditation et le yoga, et l’explosion des approches psychologiques laisseraient plutôt penser que plus personne désormais ne néglige son être intérieur… – Pourtant, ces personnes qui travaillent sur leur vie intérieure restent une minorité qui n’excède pas 20% de la population. Quand j’affirme aux chefs d’entreprise que la clé du bonheur relève de l’intériorité, ils ouvrent des yeux exorbités. Pour la plupart d’entre eux, le bonheur tient à la réussite professionnelle, point. Or, la gagne n’est pas tout. Au contraire, je suis convaincu qu’il est impossible d’être heureux si on n’est pas généreux. Pour faire sourire, je dis volontiers qu’être altruiste, c’est être profondément égoïste, car aider les autres rend heureux. C’est, pour moi, la condition sine qua non du bonheur.

– Epicure, que vous citez dans votre «Petit Traité de vie intérieure», va même plus loin. Il dit: «On ne peut pas être heureux sans être sage, honnête et juste.» La morale joue donc son rôle dans le sentiment de plénitude?

– Complètement. C’est d’ailleurs bien le problème avec les jeunes qui ont aujourd’hui 20 ans. Angoissés, les parents de ces enfants leur ont toujours demandé d’être heureux, de s’accomplir. Mais on ne leur a jamais appris qu’il fallait faire des efforts pour y arriver. Du coup, ces jeunes adultes imaginent que le bonheur va leur tomber dessus comme par magie et développent souvent des dépressions quand ils réalisent que le scénario miracle ne se déroule pas. Cette idée du bonheur facile et individuel est très récente. Jusqu’au milieu du XXe siècle, un individu ne pouvait être heureux que s’il remplissait d’abord son rôle social. Depuis les années 60 et surtout le boom ultralibéral des années 80, les fondements moraux se sont effondrés. La lucidité est exigeante, mais c’est la clé d’un bonheur vrai.

– Et les nouvelles technologies? Quel rôle jouent-elles dans l’édification du bonheur?

– Je n’ai pas de jugement définitif sur l’explosion de ces nouveaux moyens de communication. D’un côté, je trouve formidable que l’on sache immédiatement ce qui se passe de l’autre côté de la planète. L’an dernier, grâce à Internet, 20 millions de personnes ont signé une pétition pour soutenir une peuplade indigène qui se laissait mourir parce que le gouvernement brésilien l’expropriait. Vu la mobilisation mondiale, les autorités ont renoncé à leur projet de plantation massive de maïs…

Mais d’un autre côté, on a constaté que le cerveau sollicité par plusieurs tâches en même temps secrétait de l’anxiété et que ce même cerveau secrétait au contraire de la dopamine et de la sérotonine, des stimulants positifs, lorsqu’il ne se consacrait qu’à une seule tâche à la fois. On peut donc imaginer que la multiplication des écrans et le stress qui en découle ne favorisent pas l’épanouissement.

– Plus haut, vous disiez que le bonheur ne vient jamais de l’extérieur, qu’il est uniquement lié à une qualité d’état et de perception intérieurs. Que pensez-vous des esthètes qui apprécient de beaux objets, de bons mets, de bons vins, etc. Leur bonheur est factice? – Non, du reste, je suis moi-même un esthète et comme je n’ai pas les moyens de m’offrir les tableaux de maître dont je rêve, je m’offre la nature qui est un spectacle stupéfiant, permanent et gratuit! Je vis dans une modeste maison de pêcheur en Corse, une maison à fleur d’eau qui donne sur un paysage à tomber. Aujourd’hui, on peut écouter Mozart et Bach sans s’endetter… Privilégier cette beauté-là contribue aussi au bonheur en effet.

– Mais encore. Quelles sont vos clés pour être heureux? – Il y a deu x démarches consécutives. La première est la connaissance de soi, la prise de conscience des blocages et des zones douloureuses, suivie de l’éradication de ces freins. C’est une démarche psychologique. La seconde repose sur l’éveil spirituel. Ma foi est une combinaison personnelle entre le bouddhisme et le christianisme évangélique! Ce peut être d’autres croyances, d’autres convictions. Mais la part spirituelle me paraît indispensable pour transcender le quotidien et donner au bonheur une vraie profondeur.

On n’a jamais appris aux enfants qu’il fallait faire des efforts pour arriver à être heureux. Du coup, ils imaginent que le bonheur va leur tomber dessus comme par magie.

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