Portrait

Les frères Menegalli croient dur comme fer au rôle du concierge

Tous deux entendent conférer noblesse au métier de gardien d’immeuble. Et ils y vouent toute leur passion

La vie de la famille Menegalli a basculé un jour de 1980. L’entreprise de cadeaux publicitaires du père, Umberto, fait faillite. L’ancien escrimeur de classe internationale ne s’en remettra pas. Les deux frères, Orlando et Sandro, n’ont encore que 11 et 9 ans. Comme il faut faire bouillir la marmite, la maman cherche un emploi. Et trouve dans les petites annonces un job improbable de représentante pour un détergent universel concentré, le Lemon.

La chambre d’amis devient bureau et le garage de la maison familiale de Saint-Sulpice (VD) est réquisitionné pour stocker le produit. Et voilà Senta Menegalli, 32 ans, en route pour faire du porte-à-porte avec son concentré miracle censé tout nettoyer. Elle a manifestement la bosse du commerce, aborde le milieu jusqu’alors inconnu des concierges, constate qu’il y a là un vrai marché et élargit son assortiment pour répondre à leurs besoins. Près de quarante ans plus tard, ce citron-là figure toujours dans le logo de l’entreprise.

Tandis qu’Orlando Menegalli poursuit des études, obtient une licence HEC et met ses connaissances à profit en Allemagne au service de Nestlé, puis d’un brasseur bavarois pendant sept ans, Sandro boucle un apprentissage de commerce et seconde sa mère dans ce qui est déjà une entreprise avec pignon sur rue. En 2006, les deux frères prennent la succession de la société maternelle, dont ils deviennent coactionnaires pour moitié chacun.

Une taille modeste

«Nous avons tous les deux voulu l’indépendance, disent-ils à l’unisson. La taille de cette PME nous convient, pas de raison d’en changer.» Une filiale est ouverte à Genève en 2007, mais la société garde une taille modeste, au total 11,5 équivalents plein-temps. Cela dit, elle s’est acquis une clientèle impressionnante: 5000 concierges dans toute la Suisse romande, 500 régies immobilières et quelques écoles. Le siège de Lausanne ressemble à la caverne d’Ali Baba avec ses milliers de produits alignés sur des rayons jusqu’au plafond. Et cela sent fichtrement bon.

Orlando et Sandro sont désormais âgés de 50 et 48 ans, mais n’allez pas croire que l’entreprise Menegalli se borne à distribuer des produits. Soucieux de renforcer le rôle pivot des concierges dans la vie des immeubles, ils leur proposent des formations. D’abord sous forme de brochures et désormais en vidéo. Et en six langues (dont l’albanais et le serbo-croate), car dans le métier de gardien d’immeuble se bouscule toute une tour de Babel. On y aborde tous les deux mois les sujets les plus divers: sécurité au travail, parkings souterrains, vitrification des sols.

Un contrat-cadre «écologique»

«Nous avions constaté qu’il n’y avait rien sur internet dans le domaine du nettoyage des bâtiments d’habitation. Là, en deux ou trois minutes, nous enseignons les techniques de base à des concierges qui, en majorité, ne sont pas des professionnels.» Dans le cadre des contrats passés avec les propriétaires d’immeubles, les concierges reçoivent également la visite des émissaires de Menegalli: «On regarde ce qui va bien et ce qui ne va pas, on leur apprend à gérer les stocks, à doser les produits, à éviter le coulage. Evidemment, il faut se montrer un peu intrusif et l’on n’est pas toujours bien accueilli.» Un millier d’immeubles sont ainsi sous contrat-cadre «écologique», propriétés surtout de caisses de pension, mais les fonds immobiliers commencent à s’intéresser à l’offre.

Chez Menegalli, on croit dur comme fer au rôle du concierge. On magnifie son rôle. Dans un habitat qui tend à se déshumaniser, il est un lien avec la régie, un référent volontiers disponible pour toutes sortes de coups de main et de dépannages, surtout depuis que le téléphone mobile s’est généralisé. Orlando et Sandro voient bien que certaines copropriétés se contentent désormais d’entreprises de nettoyage passant une fois par semaine. Mais ils y voient plutôt une tendance, le moyen de faire des économies de bout de chandelle. «J’ai l’impression que pas mal de régies se ravisent. Finalement, le concierge est aussi un ambassadeur, parfois même un allié, pour ne pas dire un ami», pense Orlando.

Disponibilité et amabilité

On a pu le constater dans le très beau livre que la société a publié en 2015 pour marquer ses 35 ans. Parmi les 35 portraits de concierges, il y avait par exemple Monique, qui a tenu jusqu’au bout la main d’une de ses locataires en train de succomber au cancer; Sali, le Kosovar, qui assure: «On a aussi des locataires âgés, on s’en occupe comme de nos parents»; Jose, qui jure que son Natel est branché jour et nuit; Ana-Cristina, qui fait les courses pour une locataire très âgée et tâche de passer tous les jours un moment avec elle; et Pascal, qui professe: «La première qualité qu’il faut avoir, c’est la disponibilité. La seconde, l’amabilité. Ensuite, la diplomatie, l’art de faire l’arbitre, le médiateur. Mais sans jamais interférer ni prendre position.»

Avec les frères Menegalli et leurs clients, le métier de concierge a de beaux jours devant lui.


Profil

1969 Naissance d’Orlando, féru de montagne et de saxophone. Sandro, féru de montagne et de vélo, suit en 1971.

2007 Ouverture de la succursale de Genève.

2008 Publication de la charte de développement durable de l’entreprise.

2009 En septembre, incendie de leur bâtiment de l’avenue de Provence à Lausanne. Déménagement provisoire pendant deux ans et demi.

2015 Pour fêter les 35 ans de l’entreprise, publication d’un livre et organisation d’une expo photo à la gloire du métier de concierge.

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