Famille

Frères et sœurs, auteurs de nos vies

Dans l’éducation, on parle beaucoup du rôle des parents, mais on oublie celui de la fratrie, qui est aussi très grand. Modèles et soutiens, les frères et sœurs font du bien. Et sont rarement les rivaux ou les ennemis que la littérature décrit…

Il y a Caïn et Abel, Polynice et Etéocle, Romulus et Remus. Chaque fois des frères, chaque fois des ennemis. Et on ne parle pas de Shakespeare où les gorges saignent à flots dans les fratries. Mais pourquoi, s’insurge la Québécoise Michèle Lambin, pourquoi la rivalité entre frères et sœurs domine dans l’imaginaire collectif alors que, dans la réalité, c’est la complicité qui l’emporte largement (70% contre 30%)? Mieux, abonde l’auteure de Frères et sœurs pour la vie, la fratrie joue un rôle déterminant dans l’éducation de l’enfant. On est ce que nos frères et sœurs ont fait de nous, autant, voire plus que ce qu’ont fait nos parents. Voyage en brotherandsisterland.

Le Temps: Michèle Lambin, dans votre ouvrage, vous montrez qu’en matière d’éducation, l’apport de la fratrie est déterminant. Pourquoi et, surtout, comment?

Michèle Lambin: C’est une histoire de modèle et de proximité naturelle. Je suis travailleuse sociale et psychothérapeute et j’ai pu observer chez les bébés une hypersensibilité aux aînés. Le bébé pleure, son aîné arrive dans la pièce, le bébé entend sa voix, s’apaise et sourit. S’il n’y a pas une trop grande différence d’âge, leur langage est proche, leur relation au jeu aussi. Tous les enfants évoluent dans un monde émotionnel, plus animal, et se comprennent instantanément. Alors que les parents évoluent dans un monde cérébral, construit, qui est plus loin de l’univers des petits.

– C’est donc la similitude de ressenti qui fait le modèle?

– C’est ça. Les enfants s’imitent sans cesse naturellement et apprennent énormément par ce biais. A condition, bien sûr, que les parents valorisent le rôle d’aîné. Ce premier enfant ne doit pas sentir une perte d’amour lorsqu’il est détrôné, mais un amour amplifié. Il doit très vite être impliqué dans les tâches liées au bébé, le nourrir, le changer, le bercer, etc., pour créer cet attachement qui prolonge son propre attachement à ses parents.

– Au risque d’en faire un père ou une mère de substitution et de lui ôter de sa légèreté?

– C’est un risque, mais uniquement lorsque les parents désertent leur rôle. Sinon, c’est le rire qui l’emporte. Et le jeu. On le constate sans cesse lorsqu’on est en présence d’enfants: le moindre objet donne naissance à un jeu symbolique et les fait rire. J’ai eu cinq enfants, j’ai deux petits-enfants: pas un jour ne passe sans que je ne sois épatée par leur complicité dans la construction d’un univers imaginaire!

– Pourquoi, selon vous, la littérature, le cinéma, les beaux-arts, etc., associent toujours à la fratrie une notion de rivalité?

– Déjà, parce que c’est plus vendeur. Le bonheur ne fait pas recette! Plus sérieusement, parce que, je le vois en consultation, les parents ont une perception angoissée de l’éducation. Dans une journée de douze heures, il suffit que leurs enfants se disputent, mettons, deux fois un quart d’heure, pour qu’ils pensent qu’ils ont tout raté et que leurs petits se détestent. Grandir, c’est aussi apprendre à gérer un conflit. Une demi-heure de controverse, ce n’est rien sur une journée!

– Oui, mais parfois le conflit dégénère et semble marquer durablement les frères et sœurs…

– Là, on atteint les limites du tolérable. Il existe une confusion fréquente entre l’agressivité, qui est une pulsion saine et nécessaire, et la violence, qui est un comportement inadmissible. Lorsqu’un enfant dit à son frère qu’il le soûle et l’envoie balader, c’est de l’agressivité et c’est OK. Quand il l’humilie à répétition avec des termes dégradants ou même des coups, c’est de la violence. Souvent, les parents prennent pour violent, ce qui n’est qu’un mouvement d’humeur et s’affolent. D’ailleurs, à ce propos, la colère, qui est une émotion, doit aussi pouvoir s’exprimer sans que la terre s’arrête de tourner.

– Il y a donc souvent une dramatisation inutile des parents dans leur gestion de la fratrie?

– Oui, et elle est liée à l’époque. Elle résulte du stress que les individus rencontrent à l’extérieur, notamment sur leur lieu de travail et qui, par un effet de compensation, leur impose un devoir de perfection dans l’éducation. A la maison, rien ne doit dépasser et les petits sont rêvés en surdoués. Les enfants ont un agenda de ministre en termes de cours extrascolaires – quand ils ont fini de travailler à l’école, ils doivent encore travailler et réussir en dehors –, et les parents leur demandent en plus d’être sages comme des images.

Quelques colères me paraissent plus que salutaires! Et, à cet égard, je recommande fortement aux parents de ne pas encourager les rapporteurs qui viennent se plaindre. Ils doivent plutôt apprendre à leurs enfants à régler leurs conflits eux-mêmes, en aidant les plus jeunes à s’exprimer et en aidant les plus âgés à prendre le temps de les écouter.

– Dans la fratrie, on dit souvent que la place du milieu est la plus compliquée. L’aîné a une autorité et une liberté particulières, tandis que le benjamin est et reste le chouchou de tous, même adulte. Le cadet, lui, serait l’éternel oublié. C’est vrai?

– Oui et non. Il est clair que le rôle du cadet est moins défini et on observe un besoin fréquent chez ces enfants du milieu de s’opposer aux décisions et de beaucoup argumenter. Ce sont un peu les batailleurs du clan. Mais l’aîné peut souffrir d’une trop grande responsabilisation, on parle de parentalisation abusive. Et le benjamin risque un syndrome de perfection. Comme tout le monde l’adore, il s’interdit de décevoir et vise toujours la meilleure performance au point d’y laisser sa santé.

Chaque place a ses complications et la solution réside beaucoup dans la qualité du lien avec les parents ou encore la capacité à dire ses peines. Souvent, quand les parents consultent, je leur recommande de faire des tours de parole où chacun peut exprimer sa préoccupation. Je dis bien, chacun, même le plus petit qui peut rarement donner son avis dans la vraie vie!

– En fait, observez-vous dans votre ouvrage, plus que sa place dans la fratrie, c’est le sexe de l’enfant qui peut générer de grosses injustices et une certaine rivalité…

– Et comment! Naître fille aujourd’hui est encore nettement moins porteur que naître garçon. En témoignent le contrôle des naissances en Chine, l’accès privilégié des garçons aux soins et à la nourriture dans certaines régions d’Asie et, chez nous, la persistance patriarcale du pouvoir et de l’autorité. Dans mon livre, je rappelle que ce n’est qu’en 2013 que la Cour d’Angleterre a autorisé l’accès au trône au premier né, qu’il soit un garçon ou une fille… Il n’y a même pas cinq ans! Dans toutes les fratries du monde, les filles doivent jouer des coudes pour s’imposer.

– Un autre cas délicat où les équilibres sont à trouver, c’est celui des familles recomposées, entraînant des fratries, elles aussi, recomposées…

– Oui, et là mon conseil est clair. Contrairement au souhait des nouveaux conjoints de faire tout avec tout le monde, tout le temps, pour créer très vite la notion de clan, je préconise aux parents de conserver des moments seuls avec leurs propres enfants pour les rassurer et leur montrer qu’ils ne vont pas perdre ce lien privilégié. Ceci, d’autant qu’au gré de la nouvelle fratrie, des aînés deviennent des cadets, des benjamins perdent leur statut de plus petit, etc., et qu’ils doivent déjà apprivoiser cette nouvelle identité…

– Malgré tous ces écueils, la complicité l’emporte largement dans les relations de fratrie. Le rapport est de 70% de complicité contre 30% de rivalité, dites-vous. Pourquoi cette solidité du lien, alors que les différences de places, de sexes et les recompositions familiales pourraient au fil du temps ruiner l’harmonie?

– Tout vient de l’attachement initial aux parents. C’est au nom et autour de ce premier lien vertical que se crée le lien horizontal. C’est incroyablement fort. Parfois, ce lien ne s’est pas bien fait et la fratrie est plus fragile. Mais rien n’est jamais perdu.

– Justement, ma dernière question porte sur la réparation. Lorsque des frères et sœurs sont brouillés à mort, ce qui arrive souvent, peut-on toujours espérer? Et si oui, quelle est la marche à suivre pour se réconcilier?

– Oui, il y a toujours un espoir! Dans ma carrière de trente-neuf ans, j’ai vu des cas incroyablement beaux de réconciliation. Il y a trois étapes à accomplir pour y parvenir.

D’une part, chaque partie doit être en paix avec son passé et accepter que tout ne soit pas parfait. La famille hollywoodienne où tout le monde s’aime n’existe pas! D’autre part, il faut reconnaître et accepter les limites de l’autre. Cette sœur ne pourra jamais se poser pour écouter, ce n’est pas dans sa nature, mais elle fait beaucoup pour l’organisation familiale. Ce frère ne pense pas aux anniversaires ou ne prend jamais le temps de véhiculer grand-mère, par contre, il est de bon conseil.

Enfin, troisième étape, il faut penser aux valeurs et au modèle qu’on souhaite transmettre à nos propres enfants, ça aide. Comment voulez-vous que vos enfants soient solidaires entre eux si vous leur montrez qu’à votre niveau, vous boudez une sœur ou un frère? Les parents sont les premiers modèles des enfants. A la lumière de cette logique sans appel, beaucoup de fratries fâchées prennent de la hauteur et se réconcilient. «Qui n’a pas de frère est manchot», dit un poème arabe. Comment mieux exprimer l’importance de la fratrie?


Michèle Lambin, Frères et sœurs pour la vie, Editions du CHU Sainte-Justine, Montréal, 2016.

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