Le Rocheray, vallée de Joux, midi et moins 6 degrés. Depuis samedi dernier, le lac est entièrement gelé, et quelques aventuriers, emmitouflés des boots au pompon du bonnet, s'y sont élancés. Patins? Qui a parlé de patins? L'hiver est rude, la neige recouvre les 30 à 40 centimètres de glace du lac de Joux. On s'encourage pour arpenter la surface à skis de fond malgré la tempête de neige qui s'est levée. Des adeptes du «ski-surf» préparent leurs grands cerfs-volants qui les tireront pour une balade en surface. Pour l'instant, les toiles au sol ressemblent à de petites tentes d'explorateurs qui tiennent bon sous la bise froide. On les distingue à peine entre les flocons soufflés à l'horizontale. «C'est le Grand Nord!» lance la restauratrice qui découpe le brochet du lac qui a été pêché sous la glace.

Le Grand Nord? A coup sûr, on a l'impression de vivre un hiver pas comme les autres, un de ces véritables hivers vantés par les grands-mères, avec doigts glacés et neige jusqu'aux genoux. C'est partiellement vrai. La vérité froidement météorologique, en fait, c'est qu'on revient à un hiver «normal», comme dit Olivier Duding de MétéoSuisse. Cet hiver, il y a eu de la neige pendant 25 à 35 jours sur le Plateau suisse. Il faut remonter il y a dix ans, en 1995-96, pour retrouver un enneigement équivalent. Côté température, l'hiver «météorologique», du 1er décembre au 28 février, malgré les températures polaires de ces jours, n'a été en moyenne que «légèrement inférieur à la norme». La première partie de la saison a été anormalement douce et sèche. L'hiver a véritablement commencé le 18 janvier. Pour le mois de février, on a eu jusqu'à dimanche une moyenne de 0,8 degré, inférieure de deux degrés environ à la moyenne saisonnière depuis trente ans. Il a fait beaucoup plus froid en février 1986, avec une moyenne de -1,8 degré. «Notre perception de l'hiver a changé, résume Olivier Duding. Dans les années 80, un hiver sans neige était l'exception. Depuis, ce sont les hivers blancs qui sont devenus des exceptions.»

Du froid et de la neige, la nature en a même grandement besoin. «La vie s'est un peu ralentie, mais c'est loin d'être dramatique», explique Martin Beniston, climatologue et directeur du département de géosciences à l'Université de Fribourg. «Nous sommes encore en hiver et c'est une pause essentielle pour permettre à la nature de se reposer.» Bernard Messerli, journaliste agricole à l'agence AGIR, promet de beaux vergers ce printemps, à condition qu'il ne gèle pas en avril: «C'est le froid qui rompt la dormance. Plus le bourgeon aura accumulé de jours de froid avant le printemps, mieux il fleurira.» Les arbres fruitiers qui sont le plus friands de frimas sont, dans l'ordre: le pommier (et surtout l'arbre à boskoops), le poirier, le cerisier, le prunier, le pêcher et, enfin, celui qui s'en sortirait sans un hiver trop froid, l'abricotier.

Pour les grandes récoltes, le manteau neigeux isole la terre. Les températures basses juste comme il faut évitent un démarrage précoce du cycle végétatif. Les blés commenceront à verdir plus tard, ce n'est pas un problème, selon l'Institut agricole de Grangeneuve. Souvent, ces dernières années, la nature s'est réveillée trop tôt et a été surprise en mars par une dernière vague de froid dévastatrice. «Pour l'instant le froid ne porte pas préjudice au secteur agricole, résume-t-on à Grangeneuve. Reste que les maraîchers n'ont pas pu mettre en place certains légumes comme les salades ou la pomme de terre primeur sur La Côte.» Tant pis, on mangera plus longtemps des salades importées.

Pour les eaux du lac Léman enfin, le froid est carrément une aubaine. Afin de permettre une faune et une flore aquatiques saines, le lac doit se réoxygéner le plus souvent possible car les algues, en se décomposant, consomment énormément d'oxygène au fond du lac. Le brassage entre les couches supérieures, oxygénées, et les profondeurs, n'est possible que lorsque le froid en surface rompt la barrière thermique qui sépare les couches. Le dernier brassage complet a eu lieu en 1986. Le suivant, en 1999, n'a été que partiel. François Rapin, secrétaire de la Commission internationale pour la protection des eaux du Léman (Cipel) a de bons espoirs pour qu'un brassage ait lieu ce printemps: la couche supérieure des eaux a déjà atteint les 5-6 degrés nécessaires à la rupture de la barrière thermique. Il faut encore que la bise permette le vigoureux brassage des eaux.

On saura à la mi-mars si l'hiver enfin retrouvé aura accompli sa tâche au fond du Léman.