Le conflit israélo-palestinien se répercute jusque dans les supermarchés suisses. Les images de destruction de maisons palestiniennes ont un impact certain sur les choix alimentaires des consommateurs. «Depuis quelques semaines, je commande deux à trois fois moins d'avocats israéliens car on a de la difficulté à les vendre», explique le chef du rayon fruits et légumes d'un grand centre Migros à Genève, sur la rive droite. Avec le durcissement de la politique du gouvernement Sharon, les produits «made in Israel» ont plus de peine à trouver preneur dans les rayons. «C'est vrai, on constate une baisse significative des ventes d'avocats israéliens dans nos magasins, confirme Isabelle Vidon, porte-parole de Migros Genève. Les consommateurs préfèrent la variété «Hass» espagnole. Nous respectons le choix de nos clients.»

Même constat sur les étals de Manor. «J'ai beaucoup de clientes qui se plaignent de devoir acheter des fruits ou des condiments d'Israël, souligne Christophe Grenat, deuxième responsable des fruits et légumes frais chez Manor à Genève. Ces personnes demandent alors le même produit mais cultivé dans un autre pays. Si nous ne leur proposons pas ce choix, elles ne l'achètent tout simplement pas.»

Les grandes coopératives agricoles israéliennes ont conscience que les pamplemousses et les avocats qu'elles exportent en Europe n'ont pas une bonne image auprès du public. Plus le conflit se durcit, plus cette image négative influe sur le consommateur. Afin de limiter une baisse des ventes pour des raisons politiques, Agrexco – le plus grand exportateur du pays – entretient le flou sur l'origine «made in Israel» des produits. «Nous ne voulons pas que la politique ait un impact sur la vente de nos fruits. Seule la qualité doit compter», confie depuis Tel-Aviv Haim Keller, responsable médias d'Agrexco.

Cette politique de l'étiquetage se vérifie dans les rayons des magasins suisses. Sur une trentaine de fruits différents cultivés hors d'Europe que Le Temps a acheté dans quatre centres commerciaux (Migros, Coop, Manor et Globus), seuls trois produits n'affichent pas le nom du pays d'origine sur l'étiquette. Ces trois produits sont tous israéliens. Le label «made in Israel», peu vendeur en période de guerre, laisse la place à une politique de marques, plus neutre, pour les pamplemousses (Jaffa) et les avocats (Carmel). Cette stratégie commerciale qui consiste à effacer le pays d'origine afin de ne pas affecter les ventes est plutôt rare en Suisse.

Les autres pays exportateurs non-européens déclarent avec une grande visibilité le lieu de production. Les papayes (PLU-3111) mentionnent clairement leur origine brésilienne; les ananas affichent avec ostentation qu'ils sont dorés «sous le soleil de la Guadeloupe» (voir photo). Il en va de même pour les poires (étiquette #4421) sud-africaines. Les mangues (#4959) sont fières de leur «ivoirité», les pommes gala (#4173) montrent l'origine néo-zélandaise, les grapefruits rosés (#4027) mettent en avant la Floride, et les kakis (#4428) manifestent sans détour leurs origines chiliennes. Plus étonnant. Estimant que les marques Jaffa et Carmel sont trop connotées, des coopératives agricoles israéliennes ont mis sur le marché des pamplemousses «star ruby» qui tentent de camoufler leur origine sous le label «Bonbon», sans aucune autre référence, ni numéro d'étiquette.

La Suisse, moins sourcilleuse que l'Union européenne sur la politique d'étiquetage, favorise cette confusion. Pour que le client puisse choisir en connaissance de cause, la Fédération romande des consommateurs (FRC) milite en faveur d'un étiquetage clair et précis. «Le consommateur est encore trop souvent trompé par des indications lacunaires, notamment concernant la provenance, remarque Isabelle Eichenberger Pasquier, responsable de l'agriculture au sein de la FRC. C'est pourquoi la FRC demande à l'Office fédéral de la santé publique de modifier l'Ordonnance sur les denrées alimentaires, au profit de l'information des consommateurs.»

De leur côté, des associations suisses soulignent le problème et appellent au boycott. «En exportant des produits en provenance des colonies, l'Etat d'Israël viole l'accord d'association signé avec la Suisse, juge Christophe Delmère, membre du collectif Urgence Palestine à Genève. Cet accord d'association prévoit que seuls les produits issus du territoire d'Israël peuvent bénéficier d'un tarif douanier préférentiel. Les fruits des marques Jaffa et Carmel proviennent sans distinction d'Israël ou de colonies israéliennes implantées illégalement en Palestine.»

La Palestine justement. Migros a proposé à ses clients vaudois en février des barquettes de fraises cultivées dans les territoires palestiniens. L'affiche qui trônait sur les étals était claire: «Fraises de Palestine». «Ça a suscité des réactions de l'autre côté aussi», explique Jacqueline Pisler, porte-parole de Migros Vaud. Une chose est sûre: les barquettes se sont bien vendues.