Fumer ou grossir, le dilemme est cruel. Et à mesure que la lutte antitabac marque des points, les professionnels de la santé s'aperçoivent que le premier ennemi des aspirants ex-fumeurs est leur balance: «Chez les hommes comme chez les femmes, la peur de prendre du poids constitue le frein le plus important à la décision d'arrêter de fumer», note Jean-Charles Rielle, médecin responsable du Centre d'information prévention tabagisme (Cipret) à Genève. Animatrice du groupe d'échange «Les mardis du Cipret», la tabacologue Corinne Wahl confirme: «La question du poids revient constamment dans les discussions. Il faut développer le soutien diététique à l'arrêt du tabac.»

C'est ce qu'ont entrepris de faire trois voisines de bureau de Corinne Wahl, membres de l'Antenne des diététiciens genevois (ADiGe), logée comme le Cipret au Carrefour prévention près de Plainpalais. Joan Germann, Fanny Merminod et Christelle Galletet Jaquet présentaient hier à la presse leur projet «J'arrête de fumer mais j'ai peur de grossir», dont le plat de résistance est un cours gratuit, sur l'alimentation, destiné expressément aux personnes en sevrage tabagique ou souhaitant en entreprendre un*. Car le danger de prendre du poids en lâchant la clope est réel. Mais pas fatal pour autant. Corinne Wahl, Jean-Charles Rielle et Joan Germann ont répondu à nos questions. Synthèse.

• Arrêter de fumer fait-il fatalement grossir?

Non: un tiers des personnes sevrées ne prennent pas un gramme, et certaines maigrissent. Reste tout de même une majorité de gens pour qui la désaccoutumance au tabac entraîne une prise de 3 à 5 kilos en moyenne. Et cette différence de réaction du corps est partiellement due à la nature de chacun, et non à son comportement alimentaire.

• Qu'est-ce qui, exactement, fait que l'on grossit?

n prend des kilos pour deux raisons: parce qu'on mange davantage et parce que le métabolisme change. L'envie de grignoter, la fringale inhabituelle sont dues au fait que la nicotine est un antidépresseur à effet stimulant, et quand il vient à manquer on cherche un plaisir compensatoire. D'autre part, fumer dope la quantité de sucre dans le sang, et lorsque, avec le sevrage, le glucose revient à sa dose normale, on ressent un manque, jusqu'à ce que le corps se soit habitué à la «nouvelle règle du jeu» (ce qui prend trois à six mois). Mais le comportement alimentaire n'est pas le seul en cause: la prise de poids est aussi due à un changement de métabolisme. Chez une majorité de gens en effet, fumer provoque une accélération du «moteur» du corps, qui consomme ainsi plus de carburant (de calories). Lorsqu'on arrête la cigarette, le métabolisme revient à son régime de croisière.

• Comment faire pour échapper à la prise de poids?

D'abord, les professionnels insistent pour rappeler que le fumeur est souvent en dessous de son poids normal et qu'en arrêtant, il ne fait qu'y revenir, ce qui n'est pas nécessairement une catastrophe. Ensuite, ils encouragent les aspirants ex-fumeurs à saisir l'occasion du sevrage pour faire un petit bilan de leur style de vie et transformer l'épreuve en étape enrichissante. Bref, ils invitent à accepter les kilos nouvellement acquis lorsqu'ils ne mettent pas la santé en danger. Mais ils répondent aussi à ceux qui tiennent à ne pas prendre un gramme. Notamment ceci: la prise de poids due au changement de métabolisme représente en moyenne 300 à 400 calories par jour, soit l'équivalent d'un croissant. Il s'agit donc, pour l'éviter, de renoncer à une ou deux gâteries, et non de s'astreindre à un régime draconien. L'autre conseil généralement dispensé: augmentez votre activité physique.

• La nicorette empêche-t-elle de grossir?

Question délicate, car les professionnels craignent, en y répondant, de donner des idées tordues aux non-fumeurs obsédés de la ligne. Le substitut nicotinique, en effet, agit comme un coupe-faim et contribue à suspendre les effets du sevrage dus au changement de métabolisme. Par ailleurs, les tabacologues admettent que les patchs ou les chewing-gums de nicotine n'ont que des effets secondaires rares et sans danger. En somme, même si le recours à la nicorette ne constitue en principe qu'une étape de la désaccoutumance, ceux qui y restent accrochés ne risquent pas grand-chose. Leur porte-monnaie, c'est une autre affaire.

* Renseignements auprès d'ADiGe, http://www.adige.ch, tabac@adige.ch, tél. 022 321 00 11.