«Bien sûr que le temps Internet est destiné à vendre plus de montres!» tonne Nick Hayek Jr, comme si j'avais posé la question la plus idiote de l'histoire du journalisme. En entrant dans le bureau biennois du patron des montres Swatch, mon passif était déjà lourd. Nick Hayek Jr, montres aux deux poignets, cigare aux lèvres, vous rappelle-t-il quelqu'un? se souvenait parfaitement d'un de mes articles, paru à l'automne dernier. J'avais alors émis quelque doute sur la pertinence du Swatch Beat, ou Internet Time, qui a démarré le 23 octobre 1998 au pied d'un nouveau méridien, le BMT (Biel Mean Time), peint en rouge sur un bâtiment du groupe horloger, à Bienne.

«Voyons» soliloque Nick Hayek Jr en manipulant son ordinateur portable. Le plasma de l'écran accouche soudain d'une série d'infographies. Il en ressort que 500 000 internautes ont chargé le programme Swatch Beat depuis octobre dernier. La nouvelle heure universelle figure désormais sur 350 000 ordinateurs de bureau et 10 000 agendas PalmPilot. Les sites de Swissair, Swisscom, Apple, Playboy, CNN, MIT (Massachusetts Institute of Technology) ou du Club national indien de Cricket affichent le temps biennois. Les jeux online de Sony en tirent parti, comme les ingénieurs des laboratoires de recherche de Hewlett Packard, éparpillés en Ecosse et aux Etats-Unis, qui ont commandé d'un coup 50 montres Swatch Beat. Non loin de Seattle, un jeune type à lunettes et au bénéfice d'une certaine fortune bâtie dans les logiciels, a lui-même chargé trois fois le programme. «D'une moyenne de 12 millions de visites par mois, le site Internet de Swatch a bondi à 51 millions de visites depuis octobre. Et je donne désormais des interviews tous les jours sur le temps Internet. Jamais l'un de nos produits n'a eu autant d'impact auprès des médias internationaux», m'achève Nick Hayek Jr.

Passons. L'idée du Swatch Beat est simple: donner à tous les internautes la même heure afin qu'ils puissent se fixer des rendez-vous et dialoguer, sans s'encombrer des fuseaux horaires. Une journée de 24 heures a été divisée par 1000 pour obtenir une unité, le beat, égale à une minute et 26,4 secondes. Midi se dit ainsi @500.

Le temps Internet est une vieille idée rhabillée par Swatch. Sans évoquer l'ancienne heure GMT, il existe depuis les années 60 une référence universelle largement utilisée par les scientifiques et l'aviation: l'UTC, le Temps universel coordonné, calculé d'après 200 horloges atomiques réparties dans le monde. Si le Swatch Beat n'a qu'un vernis de nouveauté, il bénéficie du marketing éprouvé de la marque, ainsi que d'appuis considérables. Nicholas Negroponte, pape de l'ère digitale, directeur du Media Lab au MIT et actionnaire du Swatch Group, estime que les internautes n'ont plus besoin de l'heure traditionnelle. Les ordinateurs compriment l'espace et le temps au point de synchroniser les vies autour du globe, indépendamment de la ronde des nuits et des jours. «Vive le temps pour tous! s'enflammait Nicholas Negroponte à Bienne au mois d'octobre. Les gens vont se réveiller, dormir, travailler et jouer dans de nouvelles dimensions temporelles. Ce que vous ferez demain dépendra de plus en plus de quelqu'un qui se trouve à des milliers de kilomètres de vous.»

Nick Hayek Jr me montre les prototypes des futures montres Swatch Beat, ultrafines ou plus design que les actuelles usines à gaz pour adolescents. Certaines donneront un accès direct à Internet, d'autres, bientôt, seront des téléphones GSM. Bref, «La montre du futur remplira toujours davantage de fonctions, tout en donnant d'abord un plaisir esthétique», parie le patron de la marque. Lequel, une fois encore, admet que l'heure Internet est surtout une stratégie pour se positionner dans le cyberespace et vendre un maximum de Swatch Beat.

Bien que non dénué d'humour, ce cynisme mercantile obéit à une logique implacable. Le temps, c'est de l'argent. Ou plutôt: le temps a toujours été modelé en fonction d'impératifs économiques. Le calendrier est né du besoin d'améliorer le rendement agricole de la vallée du Nil. Les horloges sur les beffrois ont pullulé dès qu'il s'est agi d'harmoniser les échanges commerciaux dans les cités en expansion. Le négoce maritime a poussé les horlogers à trouver des garde-temps précis pour mesurer avec exactitude les longitudes sur les immensités océaniques. Ainsi de suite jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, où il s'est agi de contingenter l'espace par le temps, à nouveau pour des motifs économiques.

En ce temps-là, chaque village, chaque contrée dans l'Ancien et le Nouveau Mondes avait son heure locale, qui variait avec la longitude. Le berceau de la révolution industrielle avait beau être une île étroite, une horloge dans un lieu à l'ouest de Londres était en retard de vingt minutes sur l'heure de la capitale. A l'est de celle-ci, les garde-temps avaient cinq minutes d'avance sur l'heure mesurée à l'observatoire royal de Greenwich.

En 1784, le premier service postal par diligences, qui accueillent aussi des passagers, est mis en place en Angleterre. Un casse-tête s'abat aussitôt sur les responsables de l'opération, qui découvrent les relations complexes du transport terrestre et du temps. Jusqu'alors, c'est-à-dire en gros depuis Jules César, la communication se maillait à la vitesse d'un cheval galopant sur une mauvaise route. Or les Anglais élargissent ces mêmes routes, les aplanissent, commencent à les goudronner. La vitesse des communications progresse d'autant. Et les chevaux passent de plus en plus vite d'une heure locale à l'autre. Pour respecter leurs horaires, condition sine qua non de la réussite du service par diligences, les conducteurs sont contraints d'avancer ou de retarder constamment leurs montres, selon qu'ils se dirigent vers l'est ou l'ouest.

Mais le problème reste irrésolu, surtout que les transports terrestres s'améliorent à vitesse grand V. Dans le deuxième quart du XIXe siècle, le rail s'impose en force en Angleterre. En 1848, malgré de nombreuses résistances locales, les compagnies ferroviaires s'accordent pour régler leurs horaires sur l'heure de Londres. Sept ans plus tard, synchronisées par des signaux télégraphiques, toutes les horloges du pays adoptent l'heure GMT (Greenwich Mean Time).

L'essor du rail a gagné dans l'intervalle les autres pays occidentaux. Les Etats-Unis voient la difficulté des heures locales démultipliée par le gigantisme du pays. Entre 1840 et 1860, le réseau ferroviaire s'est multiplié par dix. Quatre-vingts horaires différents, édités par autant de compagnies, sont alors en vigueur d'est en ouest. Comment éviter les collisions, si ruineuses lorsqu'elles se produisent, comment contenter des passagers excédés par l'embrouillamini et qui ratent régulièrement leurs trains? Soutenu par des astronomes, le lobby américain des chemins de fer a voulu compartimenter le pays en quatre fuseaux horaires. Le choix d'un méridien zéro s'est porté sur celui de Greenwich, si prisé par les navigateurs malgré qu'il soit situé «dans une banlieue miteuse de Londres», comme l'écrivait alors un lecteur mécontent du Louisville Journal (Kentucky).

L'idée révolutionnaire s'est développée et a convaincu. Si bien que le 18 novembre 1883 à midi, toutes les horloges des Etats-Unis se sont pliées à la nouvelle harmonisation du temps. Les heures locales se sont évanouies dans l'éther. Les fuseaux horaires allaient bientôt ceindre l'entier de la circonférence terrestre.

Il est remarquable que ces manipulations horaires, autant en Angleterre qu'aux Etats-Unis, aient été décidées sans l'approbation des gouvernements, qui ne se plieront que dans un second temps aux nouveaux ordres temporels. L'impulsion a été donnée par les barons des économies nationales, pour le bien des transports et du commerce.

Le changement a été aussi profond que celui engendré par l'introduction des mois par les calendriers de l'Antiquité ou des heures égales sur les cadrans des horloges moyenâgeuses.

A chaque fois, des résistances ont tenté d'infléchir la mutation. Pour une bonne part, elles s'appuyaient sur la conception divine du temps, entité transcendante qui ne saurait être manipulée par de simples mortels. Puis la nécessité a fait loi. Chacun s'est peu à peu habitué aux nouveaux standards temporels, jusqu'à oublier pourquoi et par qui ils avaient été créés.

Si cela se trouve, je m'habituerai un jour à l'heure Internet. Et j'oublierai que je n'y croyais pas une seconde, au point de poser des questions idiotes à Nick Hayek Jr.