Charivari

Gabriel Matzneff, le grand méchant loup

OPINION. Condamner l’écrivain ne doit pas nous empêcher de réfléchir à nos propres ambiguïtés, estime notre chroniqueuse qui rappelle que la plupart des cas de pédophilie ont lieu dans l’intimité du foyer

C’est officiel, Gabriel Matzneff est une crapule. Après avoir reçu plusieurs prix, dont le Renaudot il y a à peine six ans (!), l’écrivain de 83 ans est aujourd’hui lâché par l’intégralité de ses soutiens parisiens et considéré comme une pourriture bonne à jeter aux chiens. On peut bien sûr se réjouir de cet opprobre général, puisque l’auteur se vantait depuis longtemps d'avoir couché avec de très jeunes filles, dont certaines n’avaient pas 12 ans. Cette sanction morale suscitée par la publication du récit d’une de ses victimes, plus de trente ans après les faits, rejoint d’ailleurs le cadre légal qui condamne ces agissements de manière sévère. A la suite d'une analyse détaillée de l’ouvrage, le parquet de Paris vient d’ouvrir une enquête à l’encontre de Matzneff pour «viols sur mineur de moins de 15 ans».

Le chasseur sauveur

Sur le plan psychanalytique, cette affaire permet de penser que la société est enfin devenue responsable et éclairée, ou l’équivalent du chasseur dans le conte du Petit Chaperon rouge, luttant contre le loup qui, lui, représente l’adulte immature, inféodé à ses pulsions régressives. «Le pédophile semble fixé à un stade infantile de son développement sexuel, comme s’il n’avait pu accéder à une sexualité génitale adulte ou que celle-ci ne le satisfasse que partiellement», explique Cécile Sales dans «Pédophilie, sexualité et société», article éclairant du site Cairn.info. Après avoir souri, complice, aux frasques des dandys détraqués, la société se rangerait donc du côté évolué, celui de la décence et de la responsabilité.

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J’approuve, mais j’éprouve tout de même un malaise face à cette chasse à l’homme déclarée. Deux, en fait. D’abord, je pense que transformer en parias les séducteurs de minettes pourrait renforcer leur pouvoir d’attraction auprès de leurs proies. Quoi de mieux que de coucher avec l’ennemi honni pour défier maman et papa?

L’ennemi intérieur

Surtout, j’ai l’impression qu’on se trompe de cible. Sachant que la plupart des cas de pédophilie se déroulent dans le cadre domestique et sont l’œuvre d’un membre de la famille ou d’un proche, Gabriel Matzneff incarne le parfait bouc émissaire sur lequel chacun décharge sa colère en oubliant ses propres ambiguïtés. Je pense qu’on aurait plus intérêt à questionner la fascination qu’exerce, sur des mineur(e)s, la figure du maître – qu’il soit professeur, moniteur, père ou meilleur ami de la famille – et l’abus qui peut en découler si la frontière n’est pas marquée par l’adulte concerné, plutôt que condamner avec tant de vigueur et un sens si aigu de la vertu un écrivain marginal et, au fond, déjà faisandé.


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