Il doit en partie à un insecte cette aptitude à demeurer coi en dépit de son penchant pour la farce. Explication: il fait alors ses écoles primaires et puisqu’il est un tantinet turbulent, père et mère le placent en institution catholique. «Je fus le premier petit protestant neuchâtelois à m’asseoir sur un banc catho», s’enorgueillit-il. Mission des curés et autres chanoines: inculquer au jeune Gabriel de Montmollin les bonnes manières. Autrement dit: lui serrer la bride.

Comment apprendre la discipline de groupe

Et l’une des méthodes qui valait aussi pour l’ensemble de la classe allait se montrer pour le moins originale en prenant la forme d’une… ruche. En 5P, un maître a l’idée farfelue de poser un nid de guêpes sur une table. «Elles allaient et venaient en toute liberté, sortaient par une fenêtre, entraient par une autre, tournaient autour de nous» se souvient Gabriel. Tu bouges, elle pique. Les écoliers ne cillent pas. «Le maître appelait cela la discipline de groupe», dit-il.

A lire aussi: Nouvelle tête au Musée de la Réforme à Genève

Cette initiation à la sagesse et l’immobilité, inconcevable de nos jours, fut profitable au dévergondé. Car si son œil espiègle trahit toujours l’envie de faire un bon mot ou une contorsion, le souvenir du bourdon le recadre.

Adossé à la cathédrale Saint-Pierre

Et c’est ainsi qu’on le débusque en ce début de janvier 2017 au Musée international de la Réforme (MIR), sage, épanoui, responsable, à la tête depuis peu de la maison genevoise. Certes il vous imite à merveille (façon Vincent Kucholl) un Suisse alémanique parlant mal le français et Malraux au Panthéon, mais la facétie ne va pas plus loin.

Adossé à la cathédrale Saint-Pierre, Gabriel de Montmollin reçoit dans un bureau spartiate et exhibe avec bonheur une nouvelle traduction de la Bible rédigée par des écrivains tels Emmanuel Carrère, Jean Echenoz ou Marie NDiaye. On fête en juin les 500 ans de la Réforme, il est le commissaire de la commémoration.

La révolution de Gutenberg

Premières idées: montrer les best-sellers de l’époque, les 95 thèses de Luther, Les Essais de Montaigne ou encore l’Eloge de la folie d’Erasme. Et puis reconstruire une presse comme celle de Gutenberg qui fonctionnera et donnera lieu à des interventions d’artistes contemporains. «La révolution Gutenberg fut au moins aussi puissante que celle d’Internet», assène-t-il. Heureux d’être là, en ce musée privé qui n’a pas son pareil au monde et qui en 2009 a reconstitué avec art et didactisme une journée dans la vie de Calvin. C’est ainsi que l’on a appris que les Genevois se levaient à 4h du matin au XVIe siècle. Gabriel de Montmollin est aussi debout très tôt. Tant à faire dans la vie. Et ça ne date pas d’hier.

Retour à Neuchâtel au temps de l’apiculture. Vieille famille aristocrate qui a produit des médecins, des pasteurs, des chanceliers, des conseillers d’Etat. Les parents ne sont pas religieux et il devient réformé par lui-même. Le caractère narratif de la Bible lui plaît. Sa pratique ne sera jamais exubérante.

Où mène la révolte post-adolescence

Sa révolte post-ado l’assoit sur les bancs de l’université option théologie. Choix peu classique, une forme donc d’insoumission. Son livre fondateur est alors La Dernière Tentation du Christ, adapté à l’écran en 1988 par Martin Scorsese. Histoire sulfureuse de Jésus sauvé de la crucifixion et qui devient homme parmi les autres, épouse Marie-Madeleine, a des enfants. Ses profs lui recommandent une année sabbatique. Il a 1500 francs en poche, un sac à dos, pas d’appareil photo et l’Inde à l’horizon. Un pèlerinage, des marches, des rites, Vishnou, Shiva. Puis il trace en sandales dans le sillage des babas cool jusqu’au Népal et l’Everest. Il revient en Suisse «peace and love, végétarien et non violent» (mais fut-il un seul jour querelleur?), achève en beauté son cursus, voit ses condisciples se convertir en pasteurs mais lui n’ambitionne aucunement de tenir une paroisse.

Journaliste à la «Vie protestante»

Il embauche à La Vie Protestante, «un vrai journal d’opinion disparu en 1989», y gratte des papiers culturels et politiques puis enchaîne avec trois années au CICR, Gaza, le Liban, la Jordanie. «Une tradition familiale, mon père médecin est parti en mission humanitaire et puis il y a la mythologie de cette institution», commente-t-il. Cet engagement a du bon dans le sens où il aura à sa manière rendu service à l’humanité mais aussi parce qu’il tombe un jour à Téhéran sur un vieil exemplaire du Journal de Genève. Il lit cette annonce: Labor et Fides cherche son directeur. Rédige vite fait un CV même si le délai de dépôt des candidatures est largement expiré, charge un délégué qui rentre en Suisse de le poster, oublie cette histoire mais apprend incrédule des semaines plus tard qu’il est l’élu.

Une logique d’entrepreneur

Une fierté, un honneur. Il vénère cette grande maison d’édition protestante fondée en 1924. Il va la diriger pendant un quart de siècle en développant ce qu’il appelle une logique d’entrepreneur. Il reconnaît des catastrophes éditoriales mais aussi de grands succès inattendus comme L’Autre Dieu de Marion Muller-Collard (25 000 exemplaires écoulés). Sa réussite aura été d’élargir le projet éditorial trop réduit, jugeait-il, au domaine religieux. Il a ainsi publié le très beau Jungles de Jean Revillard, ouvrage de photos prises à Calais parmi les réfugiés. Et il y a apprécié la dualité du poste, sa dimension intellectuelle et financière. Au MIR, il va chercher des fonds en présentant aux privés et aux fondations une série de projets. Et tout laisse à penser qu’il saura les convaincre, tant par ardeur que belle humeur.


Profil

1959: Naissance

1980-1985: Etude de théologie à l’Université de Neuchâtel

1985-1989: Journaliste à la «Vie protestante»

1989-1992: Délégué au CICR

1992-2003: Dirige les Editions Labor et Fides

2004-2007: Directeur du CSP

2007-2015: Revient aux Editions Labor et Fides