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Grande marcheuse devant l’Eternel, Gabrielle Nanchen s’est rendue avec son association, Compostelle-Cordoue, dans des lieux chargés de sens. 
© Pierre-Antoine Grisoni/STRATES

Spiritualité

Gabrielle Nanchen, le goût des autres

Celle qui fut la première conseillère nationale valaisanne, en 1971, publie un recueil de dix nouvelles qui plaident pour les bienfaits du vivre-ensemble. Un texte nourri de ses voyages et de sa foi en l’humanité

«Deux n'est pas le double, mais le contraire de un, de sa solitude.» Ce n’est pas par hasard que Gabrielle Nanchen choisit Erri De Luca quand on lui pose la question de ses auteurs fétiches. La socialiste qui fut, en 1971, la première et plus jeune conseillère nationale valaisanne – elle avait 28 ans –, se retrouve parfaitement dans «la simplicité poétique et la profondeur» de l’écrivain italien. L’idée-force de cette grande marcheuse, trois fois mère et deux fois grand-mère? Comment arriver à faire comprendre aux frileux que la diversité culturelle et religieuse enrichit plutôt qu’elle n’appauvrit les régions où elle fleurit. «J’ai eu envie de raconter une série de cas concrets où cette ouverture d’esprit amène une vraie liberté au sujet.»

C’est chose faite, et plutôt joliment, dans Le goût des autres, un recueil de dix nouvelles qui, de l’immigration au handicap, en passant par la guerre, le couple en crise et les chocs culturels, donnent des pistes pour devenir des humains plus ouverts et plus clairvoyants. Un cortège de bons sentiments sous la plume de cette catholique pratiquante qui prend soin de son prochain? Peut-être, par moments, mais la bonté des sentiments est une porte à ne pas sous-estimer: elle ouvre sur des paradis terrestres qu’aucun être sensé ne saurait bouder. Rencontre avec une militante voyageuse.

Le Temps: Gabrielle Nanchen, «Le goût des autres» est votre premier livre de fiction. Pourquoi ce passage à la nouvelle après plusieurs récits de vos pèlerinages à pied vers Compostelle et vers Cordoue?

Gabrielle Nanchen: Parce que je n’aime pas beaucoup les essais, ils m’ennuient. J’en lis par devoir, mais ce qui m’emporte réellement, ce sont les histoires. Celles que je raconte à mes petits-enfants de 5 et 8 ans, et celles qu’écrivent magnifiquement des auteurs comme Erri De Luca, qui possèdent l’intelligence du cœur. Pour évoquer de manière parlante la difficulté de vivre ensemble, mais aussi la joie qui en découle, j’ai imaginé des situations et des personnages auxquels il est facile de s’identifier.

Parmi les dix nouvelles, il y en a une, particulièrement utile à nos sociétés stressées, qui parle de la «teranga». De quoi s’agit-il?

Le mot «teranga» signifie hospitalité en wolof. Lors d’un séjour à Dakar, j’ai vraiment rencontré ce professeur et l’anecdote qu’il relate est vraie aussi. Au Sénégal, même si on est débordé par un travail urgent, on ne refuse jamais un moment d’hospitalité, une écoute bienveillante à quelqu’un dans le besoin. Bien sûr, notre réaction d’Occidental consiste à dire: mais, si on prend le temps de soutenir cette personne, quand va-t-on terminer notre travail pressant? C’est là que quelque chose de magique se passe. Si on place les humains avant les idées, comme on dit là-bas, nos forces sont décuplées et on abat la besogne dix fois plus vite ensuite. Comme si la vie nous rendait généreusement ce qu’on a donné.

Dans «Enchantement», un autre de vos récits, vous montrez que, pour bien vivre ensemble, la bonne volonté ne suffit pas toujours…

Oui, car souvent on pense qu’on ne peut pas se tromper quand on est animé par le désir de bien faire. Or, pour s’intégrer dans une nouvelle entité ou assumer une nouvelle tâche, en plus de la bonne volonté, il faut apprendre les règles de ce milieu, faire preuve de curiosité et d’humilité. Cette jeune femme, qui devient présidente de sa chorale, faillit dans la mission d’intégration parce qu’elle ne s’interroge pas assez sur le fonctionnement du comité. Mais, dans cette nouvelle, je critique aussi ces chœurs ambitieux qui, par souci de perfection, oublient le simple bonheur de chanter ensemble, présent dans les chorales de village, et se perdent dans des conflits dérisoires.

La musique revient souvent dans votre ouvrage: le petit Gaël sublime son handicap par la batterie, un couple se retrouve grâce aux binious de Bretagne, le narrateur de «Mémorial» rencontre Samira à un bal... Pourquoi ce leitmotiv musical?

Parce que la musique occupe une place essentielle dans ma vie. J’ai fait du piano, enfant et adolescente, sans grande réussite, puis j’ai chanté, je chante toujours, dans une chorale proche de mon village valaisan d’Icogne. Lorsque je suis triste, la musique m’aide à pleurer. Grâce à la musique, je ressens les émotions à l’état pur, sans filtre, et, bien sûr, au-delà des mots. Je ressens la joie aussi en écoutant certaines pages de Mozart, je me sens si légère que je pourrais voler. Je ne serais pas celle que je suis sans la musique.

La religion et la spiritualité constituent un autre axe de votre ouvrage. Souvent, les personnages se recueillent dans des lieux sacrés pour trouver leur vérité. Un aspect qui compte également dans votre vie?

Oui. Le paradoxe est amusant: j’écris sur le vivre-ensemble tout en étant une grande solitaire qui a besoin de beaucoup de silence et de recueillement. J’ai écrit ce livre en Bretagne, seule face à l’océan. Je suis croyante, mais je crois dans le Dieu que Christian Bobin a évoqué comme étant «le Très-Bas». Un Dieu au ras des pâquerettes, au ras des personnes quelles qu’elles soient. C’est cette présence-là qui m’accompagne.

Gabrielle Nanchen, vous avez été, en 1971, la première femme conseillère nationale valaisanne, en plus sous les couleurs socialistes, dans un canton connu pour sa forte assise conservatrice. Ça a dû secouer, non?

C’est ce qu’on imagine aujourd’hui, mais en fait, pas tant que ça. J’ai bénéficié d’un effet de nouveauté et, à Berne, les autres politiciens, de droite comme de gauche, ont été charmants avec moi. En revanche, André Luisier, alors rédacteur en chef du Nouvelliste, n’a jamais supporté ma présence au Conseil national. Il avait voulu m’empêcher d’être élue en insistant sur mon origine italienne, en joignant toujours mon nom de jeune fille, Straggiotti, à mon nom de femme mariée. Puis, pendant les huit ans où j’ai siégé, il a nié mon existence politique: pas une seule de mes interventions au parlement n’a été relayée dans les pages du Nouvelliste durant tout mon mandat!

Avez-vous souffert de cette attitude, alors que vous défendiez des sujets forts comme le droit à l’avortement, l'égalité hommes-femmes et le congé parental?

Sur le moment, certainement. Mais j’ai une grande faculté d’oubli, donc j’ai très vite tourné la page.

Le pardon, voilà encore un thème récurrent de votre livre. Le pardon aux autres et à soi-même, pour avancer, «marcher sur les chemins de la réconciliation».

C’est un impératif pour pouvoir vivre ensemble. Si j’ai parlé de chemin de réconciliation dans un autre livre, Compostelle, de la Reconquista à la réconciliation, c’est en référence à un projet que j’ai élaboré en marchant vers Saint-Jacques-de-Compostelle. J’ai découvert en effet, avec stupéfaction, que l’apôtre Jacques, dont le tombeau se trouve prétendument à Compostelle, a été considéré en Espagne pendant plusieurs siècles, comme le Matamoros – le tueur de musulmans. On s’est servi de lui comme d’un porte-drapeau d’une guerre sainte, la Reconquista. Avec d’autres marcheurs de Compostelle et des marcheurs de Jérusalem et de La Mecque, nous avons fondé une association, Compostelle-Cordoue, pour essayer de contribuer à un changement radical de perspective. Il s’agit de marcher vers l’autre dans un esprit de réconciliation et de dialogue. C’est une forme de dialogue interculturel qui implique la tête, le cœur et les jambes.

Des marches, que vous avez pratiquées dans des lieux sensibles et à haut régime puisque vous affichez près de 4000 kilomètres à votre compteur!

C’est vrai, mais je n’ai rien d’une athlète. Quand je marche seule, les étapes sont nombreuses et courtes. Avec notre association, nous avons marché d’abord de Compostelle à Cordoue. Par la suite, il y a eu des marches vers un sanctuaire soufi au Maroc, puis en Bosnie sur le sentier de Srebrenica sur les traces des survivants du génocide, en Palestine, sur le sentier d’Abraham, entre Jéricho et Jérusalem ou encore au Liban.

Vous étiez justement à Cordoue cette semaine, était-ce pour la même raison?

Je fais partie du conseil d’une fondation qui s’appelle Paradigma Cordoba en référence à la Cordoue du Xe siècle où juifs, chrétiens et musulmans cohabitaient en bonne intelligence dans cette ville qui brillait culturellement. Cette fondation veut faire revivre l’idée de la Convivencia en permettant à des personnes et des organisations qui travaillent sur le vivre-ensemble, de se retrouver régulièrement et de partager leur succes stories. Dans le but d’instaurer une culture de la paix.

Cordoue, les Balkans, le Moyen-Orient. Vous êtes toujours sur les routes?

Non, je fais plein d’autres choses. Je m’occupe notamment de mes petits-enfants. Mais c’est vrai que je suis un peu comme le dernier personnage de mes nouvelles. Une voyageuse curieuse et plutôt silencieuse. J’ai rempli des carnets et des carnets de notes qui m’ont beaucoup servi pour rédiger mon livre. Ce sont des témoins précieux des expériences magnifiques et des émotions que j’ai ressenties, quand j’ai eu la chance d’aller vers les autres.

Lire aussi: Gabrielle Nanchen entraîne Sion 2006 sur la voie écologiste


Le goût des autres, Gabrielle Nanchen, Ed. Saint-Augustin, Saint-Maurice, 2018

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