«Vous ne me verrez jamais, même si vous me suppliez, dans des émissions people style «On n’est pas couché» de Ruquier» disait en 2014 François Fillon. Alors qu’il vient de publier son livre-programme «Faire», l’ex-premier ministre l’a répété au lendemain de la prestation de Nadine Morano qui a provoqué un tsunami médiatique avec sa remarque sur la race blanche.

Réponse par twitt de Ruquier: «Dommage, il aurait 4 x plus de téléspectateurs, 10 x plus de temps de parole et on aurait lu le livre». Pendant ce temps, ce sont les Onfray, Finkielkraut ou Houellebecq qui occupent leur fauteuil, et façonnent l’opinion.

Mais en France, talk-show et politique ne font pas bon ménage. On ne mélange pas les genres: n’importe quel élu qui se révélerait bon dans l’exercice de l’autodérision, de la parodie ou du jeu de rôle – autant d’emplois auquel se prêtent assez volontiers les hommes et femmes politiques suisses, à condition de respecter leur vie privée – passerait illico pour un populiste, un second couteau ou une pive.

Quand on brigue un mandat, qui plus est présidentiel, on se doit tenir son rang. Comme si en se prenant au sérieux, on en conférait à la chose politique. En France, à chacun sa fonction: les clowns d’un côté, les politiques de l’autre. Le roi et ses bouffons.

Aux États-Unis, c’est l’inverse. Le roi est le bouffon. Un politicien qui ne se prêterait pas au divertissement, qui renâclerait face à la fantaisie, serait considéré comme hautain, prétentieux, élitaire, pour tout dire il ne serait pas vraiment Américain.

Hillary Clinton vient d’en faire l’heureuse expérience, prenant exemple sur Barack Obama passé maître dans cet exercice de coolitude. En quelques minutes, elle a réussi à renverser son image de candidate compassée et arrogante en tenant le rôle improbable d’une serveuse de bar qui discute avec son double, incarné par l’humoriste Kate McKinnon. C’était samedi dernier dans «Saturday Night Live» mais sur twitter la séquence continue de cartonner entre deux infos très sérieuses concernant la vie politique de la candidate démocrate en campagne pour les primaires.

Hillary est remontée dans les sondages avec son sketch, en particulier quand elle a imité, avec accent et ventre dehors, son adversaire Donald Trump. Un Donald Trump qui doit justement une grande partie de sa popularité à ses numéros de clown. On se souvient notamment de sa prestation du 11 septembre, où l’homme «fier de tout ce qu’il a fait» se livrait à une autocritique face à un présentateur déguisé en Donald Trump, c’est-à-dire portant cette invraisemblable coupe de cheveux, dont on se demande si elle n’est pas ridicule rien que pour amuser la galerie et encourager sa caricature signature.

Aux États-Unis, pays qui a tout de même élu au rang de président ou de gouverneur des acteurs d’Hollywood, tout le monde est tenu à la règle du spectacle. Il faut dire que rien n’est laissé au hasard, scénaristes, présentateurs, réalisateurs, tous concourent à faire de la politique une forme d’entertainment. Le public n’est-il pas constitué d’électeurs?

On ne jugera pas ici des résultats des deux stratégies, française ou américaine: elles sont intimement liées à leur l’histoire et au système démocratique qui les porte. Dans les deux cas toutefois, il existe un discrédit porté sur la parole politique.

La prestation hilarante d’Hillary Clinton tombe à pic, quelques jours avant la sortie d’un brûlot écrit par un des conseillers de Donald Trump, «La guerre des Clinton contre les femmes», où l’on peut lire que Bill Clinton est un violeur en série et sa femme, une virago qui bat son mari jusqu’au sang. Un livre de plus dans le Hillary-bashing, devenu un genre éditorial à part entière.

Mais la candidate connaît désormais la recette pour désamorcer les bombes de ses ennemis: non seulement rire de ce dont on l’accuse, mais faire rire avec.