Devant elle, un jeune molosse tire sur la laisse. Dans son dos, un tissu noir collé au veston affiche une phrase en coup de poing: «Fuck you, pay me». Son regard est noir et direct. Sa silhouette frêle mais tendue est une vitrine pour des tatouages qu’elle expose par temps estival, quand elle adopte des débardeurs évasés. Dans un petit bistrot du centre lausannois, pas loin de chez elle, La Gale reçoit sous des allures trompeuses de bad girl. Il ne faudra pourtant que quelques minutes pour se laisser emporter par la générosité du personnage. Dans ce recoin de la capitale vaudoise, l’artiste multiplie les bises et les «Ça va?» aux nombreux amis du quartier. Puis elle se met à table, un œil pour un chien qui doit apprendre à obéir et une langue qui est d’entrée prolixe et qui raconte sans détours son chemin de rappeuse et de comédienne.

En 2012, La Gale – Karine Guignard à la ville – est entrée avec force, sans frapper, dans le paysage de la musique et du cinéma suisses. Une double détonation en quelques mois seulement qui a dévoilé un talent brut et prometteur. En avril dernier, il y a eu un premier fait d’armes retentissant. Les rimes de son rap ciselé et existentialiste se sont affichées dans un premier album habité par une écriture alerte et par un propos qui revendique. Le temps pour savourer la réussite a été court. Quelques semaines à peine, et la rappeuse a refait surface avec un costume de comédienne. On l’a retrouvée alors à Cannes, sur les marches de la Croisette, où elle a défilé avec toute l’équipe de Nicolas Wadimoff pour défendre Opération Libertad, long métrage sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs. Ce premier passage devant une caméra, en autodidacte, lui a valu encore une fois un concert de louanges.

D’où tient-elle cette faculté à troquer les studios d’enregistrement contre un set de tournage? Karine Guignard ne le sait pas. Tout ou presque, dans cette rocade, s’est fait à l’instinct: «Avant de tourner une scène, j’étais paralysée par le trac mais, une fois que les moteurs se mettaient à tourner, je me disais qu’il fallait être généreux, qu’il fallait croire au personnage sans se poser trop de questions. J’ai accepté le projet de Nicolas Wadimoff en 2009, alors, quand il s’est concrétisé, je me suis dit qu’il fallait faire le grand saut, tout simplement.» Le cinéma, ce territoire vierge, La Gale l’a exploré dans un autre projet, celui des meneurs du collectif rap La Rumeur, Hamé et Ekoué. Le drame musical De l’Encre, diffusé en juin 2011 sur Canal+, a dévoilé une première fois son talent.

Le chemin musical, lui, est long et a pris forme dans les sous-bois. Le milieu punk a été la première famille de La Gale. Plusieurs aventures ont défilé; sa guitare a allongé des milliers d’accords distortionnés avant que le rap ne se manifeste. «Ce devait être en 1997 ou 1998. Je suis tombée sur Paris sous les bombes, de NTM. Avec cet album, j’ai amorcé une lente glissade vers un nouveau style.» La Gale se met alors à écrire – «une passion que je cultive depuis l’enfance». Elle se produit sur les scènes romandes dès 2007, avec son complice inséparable, Rynox. Dans ses textes, il y a déjà le ton affirmé et lucide qu’elle affiche aujourd’hui. «J’ai grandi à Cossonay, dans ce qui était à l’époque un village enfermé. J’y ai connu le racisme et les inégalités sociales. J’ai vécu sur ma peau l’ostracisme de mes camarades d’école, parce que ma mère était Libanaise et que moi je n’étais qu’une Arabe.»

Son écriture s’est alors nourrie de ce passé rempli de malaises. Et sa longue expérience sur les scènes (Pully for Noise, Metropop, Paléo notamment) a donné une forme accomplie à son propos. Puis, un jour, La Gale a attrapé la gale. Ses amis ont rebondi avec humour: «Tiens, tu tiens là ton nom de scène, ils m’ont dit.»

Un nom peu ragoûtant, certes, mais une figure très attendue, à Paléo, et ailleurs, pour une tournée qui prend forme. Aujourd’hui, à 29 ans, Karine Guignard ne change rien à sa vie: elle travaille à la sonorisation de quelques institutions culturelles de sa ville. Elle anime des ateliers d’écriture et aimerait prolonger ce projet qui lui tient à cœur dans le milieu carcéral. Au petit café lausannois, deux heures plus tard, La Gale s’en va. On lit une fois encore ce qu’elle affiche dans son dos. Une bad girl? Non, une fille portée par l’urgence.

Un jour, La Gale a attrapé la gale. Ses amis ont rebondi avec humour: «Tu tiens là ton nom de scène»