Dans un coin de sa chambre, Octavie a installé toutes ses peluches en rang d’oignon, comme au spectacle. Avec sa copine Louise, elles «jouent à la danse», agitant chacune à leur tour leur poupée tout en commentant chaque geste – «et puis là on dit qu’elle fait un saut périlleux, et puis après elle fait la révérence». Déboulent les deux petits frères d’Octavie, Dorian et Léon, qui se courent après en hurlant et en agitant des bâtons, piétinent la «scène», trucident une poupée au passage, et repartent dans un fracas d’enfer semer la désolation dans le reste de l’appartement.

Les filles et les garçons sont différents. C’est clinique. On peut se disputer sans fin sur les origines de cette différence, nature ou culture, innée ou construite, la réalité reste, dans l’ensemble, terriblement stéréotypée: les garçons occupent physiquement plus de place, sont plus bruyants, moins verbaux, moins minutieux, et moins dans le symbolique que les filles. Corollaire: ces dernières sont globalement mieux adaptées en milieu scolaire.

Savoir dans quelle mesure cela peut changer constitue la moitié d’un débat déjà difficile. L’autre moitié consistant à se demander si ces hypothétiques changements doivent viser un effacement de ces différences, ou au contraire leur mise en valeur.

Mais revenons à Dorian et Léon. Pourquoi eux? Parce que dans le combat mené par les femmes pour plus d’égalité, les garçons font aujourd’hui figure de laissés-pour-compte. Du moins est-ce un point de vue toujours plus répandu chez… les hommes. Que faire des garçons – mais aussi des adolescents mâles, des hommes célibataires, des pères divorcés… – dans une société dont les préoccupations, et aussi les valeurs dominantes, se sont considérablement féminisées? Comment les éduquer sans les émasculer?

Les tenants de l’inné estiment qu’il faut d’abord apprendre aux garçons à s’aimer tels qu’ils sont. Ce qui n’est pas toujours simple dans un climat social où tout homme porte la responsabilité collective de millénaires d’asservissement de la femme. Il faudrait aussi les aider à canaliser l’agressivité et l’esprit de compétition qui leur seraient propres, plutôt que de pointer d’un doigt réprobateur ces manifestations naturelles de leur virilité contre lesquelles ils ne peuvent rien. Michael Gurian, auteur de best-sellers américains1 sur l’éducation différenciée selon le sexe en est persuadé. L’échec scolaire et la délinquance concernent en premier lieu les jeunes hommes. Et si tout le monde en souffre aujourd’hui (incivilités, violences, etc.) c’est à force de nier la spécificité de nos petits mâles et de les laisser seuls avec leur colère. Michael Gurian a beau être le tenant d’un point de vue essentialiste douteux – en ce qu’il s’appuie, dans ses livres, sur des thèses scientifiques aujourd’hui controversées, comme la différence des cerveaux masculins et féminins, et cite en exemple des tribus exotiques qui font figure de bons sauvages –, il n’a pas toujours complètement tort. Il se pourrait en effet que les garçons d’aujourd’hui soient les perdants, non pas d’un féminisme castrateur, mais d’une société où la banalisation des divorces laisse le plus souvent les mères seules avec leurs fils, et ce sans figure paternelle de substitution à même de les guider dans leur apprentissage de la virilité. L’auteur rappelle à juste titre que l’absence des pères n’est de loin pas une nouveauté – avant, ils partaient à la chasse, à la guerre, ou pour gagner de l’argent à la ville. Mais les liens familiaux et sociaux plus denses à l’époque laissaient au moins aux petits des modèles masculins alternatifs.

Par ailleurs, l’auteur aborde le problème de la scolarité en plaidant pour une adaptation des méthodes d’apprentissage aux besoins paraît-il plus aigus des garçons de faire des expériences physiques et de déplacer les choses dans l’espace, avec un fonctionnement par missions et objectifs. Véronique Ducret, à qui l’on a soumis cette hypothèse, préfère situer le problème ailleurs. Psychologue sociale et coauteur d’un guide d’observation de la petite enfance2, elle estime que les différences de comportements entre filles et garçons sont pour la plupart socialement construites, et que c’est en changeant notre manière de les regarder que l’on améliorera la condition des petits garçons: «Nous devons prendre conscience que nous avons des attentes différenciées vis-à-vis des enfants. Par exemple, on tolère moins qu’une petite fille soit agitée et turbulente. Elle sera plus vite remise à l’ordre et l’intégrera en grandissant. Alors qu’un garçon, on se dira que c’est normal, parce que c’est dans sa nature. On lui achètera des jeux de construction et des voitures, et il sera souvent découragé par son entourage adulte s’il tente de se familiariser à d’autres types de jeux, plus symboliques et connotés féminins, qui leur permettraient de développer des facultés de langage. Et puis on observe par ailleurs que les garçons obtiennent plus facilement l’attention des adultes. Le résultat, c’est que les filles développent une meilleure autonomie et savent se débrouiller seules par la suite, en particulier à l’école. On ne rend pas service aux garçons en s’occupant trop d’eux.»

Car en effet, on remarque aujourd’hui qu’ils s’en sortent moins bien à l’école. Quand les classes n’étaient pas mixtes, cela se voyait moins. Ce n’est pas dans la première moitié de la scolarité obligatoire que ces disparités sont les plus criantes, mais à partir de 10-12 ans. Interrogeons un groupe d’enseignantes prises au hasard: «A notre niveau, en primaire, les garçons ne s’en sortent pas moins bien que les filles en termes de résultats. En revanche, on voit qu’ils sont moins bien adaptés, ou disons moins «scolaires». Par exemple, quand une fille nous rend un exercice qui comporte des erreurs, on lui demande de regarder l’ensemble de son travail et de revenir une fois qu’elle aura corrigé ce qui doit l’être. Quand elle revient, en général, tout est fait. Un garçon retournera à sa place, corrigera ce qui lui saute aux yeux, puis reviendra très vite, et il faudra le renvoyer comme ça plusieurs fois jusqu’à ce que sa copie soit entièrement corrigée.»

Par ailleurs, disent-elles, on remarque qu’à partir d’un certain âge, 8-10 ans, un garçon qui tiendrait soigneusement ses cahiers, qui se mettrait tout devant et lèverait la main pour répondre aux questions de la maîtresse – des comportements que l’on associe plutôt aux filles, dites besogneuses – un tel garçon, donc, aura tendance à passer pour suspect auprès de ses congénères. «On attend plus d’un garçon qu’il réussisse sa scolarité sans travailler, parce qu’il a de la facilité, alors que si une fille réussit, c’est forcément parce qu’elle a bûché.»

(Délibérément) plus dissipés, les garçons paient aujourd’hui la concurrence des filles à l’école, ce qui se traduit dans les chiffres. Cela fait près de deux décennies que 60% des élèves qui se présentent à la maturité sont des filles.

Il y a quelques années, le pédiatre zurichois Remo Largo, auteur d’une bible de la puériculture et de plus récents ouvrages sur l’adolescence3, lançait un appel à sauver les adolescents mâles. «Si les filles sont aujourd’hui plus nombreuses que les garçons à l’université, ce n’est pas parce que ces derniers sont plus stupides. Les causes sont multiples, mais il y a un facteur à ne pas négliger: autour de 12-13 ans, la différence de maturité physiologique entre une fille et un garçon est d’environ une année et demi. Autrement dit, les filles atteignent leur pleine maturité entre 15 et 17 ans, alors que chez les garçons, cela se passe entre 16 et 19 ans.» Or ce sont ces années-là qui sont déterminantes pour l’orientation scolaire.

Il fut un temps (et un lieu) où l’école tenait compte de la relative inadaptation des garçons en appliquant des barèmes différenciés selon les sexes. Dans le canton de Vaud, jusqu’en 1981, les garçons avaient besoin de moins de points que les filles pour passer au collège. Pour le Département de l’instruction publique, c’était la seule manière d’avoir dans ces classes une proportion équivalente de filles et de garçons. Il justifiait cette inégalité de traitement par «les différences fondamentales que l’on constate entre individus des deux sexes quant à leurs aptitudes respectives à affronter les épreuves d’examen scolaire à l’âge de 10-11 ans. En effet, le développement physique et psychologique des garçons et des filles présenterait, à cet âge, des différences sensibles, notamment dans la façon dont les deux groupes scolaires réagissent aux possibilités que leur offre l’école.» Le Tribunal fédéral, sur recours d’un groupe de parents d’élèves filles, a mis un terme à cette pratique4.

Dire que le système scolaire discrimine les garçons revient-il à souhaiter implicitement un retour à l’école vaudoise d’avant les années 80? Que faire des différences physiologiques et culturelles entre garçons et filles? Est-ce l’école qu’il faut changer, ou est-ce les garçons? La société ou les hommes? Ces questions sont essentielles dans la poursuite d’une société plus égalitaire. Mais que les parents se rassurent. Les garçons ont beau être, aujourd’hui, relativement moins nombreux à l’université, les places dans les hautes sphères dirigeantes de ce monde leur restent encore majoritairement réservées.

1. «Nos garçons. Mieux les comprendre pour mieux les élever», Michael Gurian, Albin Michel, réédité et mis à jour plusieurs fois depuis 1996.

2. «La poupée de Timothée et le camion de Lison. Guide d’observation des comportements des professionnel-le-s de la petite enfance envers les filles et les garçons», Véronique Ducret et Véronique Le Roy, Le 2e Observatoire, avril 2012.

3. «Jugendjahre. Kinder durch die Pubertät begleiten», Remo H. Largo et Monika Czernin, Piper Verlag, septembre 2011.

4. Arrêt de la IIe Cour de droit public du 12.02.82 dans la cause Fischer et consorts c. Conseil d’Etat du canton de Vaud, BGE 108 IA 22.

Les tenants de l’inné estiment qu’il faut d’abord apprendre aux garçons à s’aimer tels qu’ils sont