Société

Garrigues, thym et criquets dans les Préalpes: en 2075, la Suisse aura un climat provençal

Le mois de juin 2003 bat tous les records, mais il ne se dessine encore aucune tendance lourde vers un réchauffement du climat. Dans un siècle, en revanche, les simulations conduites par le climatologue Martin Beniston montrent que les zones climatiques vont remonter de 500 kilomètres vers le nord. Résultat: déserts dans le sud et crues dans le nord.

Nos arrière-petits-enfants iront se balader dans les garrigues du Moléson, enivrés par le parfum du thym et des pins, tandis que, sous un soleil implacable, les cigales feront bruisser l'air brûlant. Et, qui sait, ils auront peut-être attrapé l'accent du Midi… Les simulations des climatologues sont formelles, et plus personne ne les conteste: à la fin du XXIe siècle, la Suisse aura le climat de la Provence, tandis que celle-ci subira le climat aride actuel du sud de l'Espagne. A ce moment-là, les zones climatiques actuelles auront remonté de 400 à 500 km vers le nord de l'Europe.

A l'Université de Fribourg, le professeur Martin Beniston et son équipe prévoient que dans le dernier quart du XXIe siècle, en Suisse romande, la température dépassera 30° C vingt-cinq jours par an (contre cinq jours entre 1961 et 1990), et que les périodes de canicule interviendront du 25 juin au 10 septembre (du 13 juillet au 5 août entre 1961 et 1990).

Mais ce n'est pas tout. Non seulement les jours de canicule seront plus nombreux, mais encore la température crèvera-

t-elle les records contemporains. Des pics compris entre 35° C et 45° C ne seront pas exceptionnels dans le dernier tiers du XXIe siècle.

Pour autant, la vague de chaleur que nous vivons n'est pas forcément liée au réchauffement climatique. De plus, les recherches menées sur les données enregistrées depuis 1901 à Neuchâtel montrent que l'on a connu un nombre plus élevé de jours à plus de 30° C dans les années 1940 qu'ultérieurement.

Le Temps: Les grandes chaleurs de ces derniers jours sont-elles vraiment hors normes?

Martin Beniston: Cette année, nous battons tous les records, mais sans que se dessine une tendance pour le moment. Les simulations pour l'avenir nous montrent un changement radical d'ici aux années 2070-2100.

– Si la limite climatique remonte de 400 à 500 km, les conséquences vont dépendre aussi de l'hydrographie. Qu'en sera-t-il?

– Une bonne partie de l'Europe, de la France à la mer Noire, risque en moyenne de se dessécher, mais par contre les épisodes de précipitations extrêmes, comme on en a connu dans le Gard et à Barcelone l'année passée, ou en Valais ces dernières années, risquent de se répéter plus fréquemment. Cette évolution est caractéristique d'un climat plus chaud et qui a plus d'énergie.

– Peut-on imaginer une désertification de certaines régions d'Espagne ou du sud de la France?

– C'est déjà le cas. Malgré une irrigation massive, le sud de l'Espagne est devenu une région aride. Je pense que c'est la région d'Europe qui sera le plus touchée au niveau hydrographique. Le nord de l'Europe, par contre, risque de connaître davantage de précipitations, donc un climat plus chaud mais plus humide, avec des risques de crues plus fréquentes.

– Et pour nous, qui sommes au milieu?

– Nous sommes dans une zone charnière, entre des régions où il y aura plus de précipitations extrêmes. Dans l'Arc alpin, on constate depuis vingt à vingt-cinq ans une augmentation très sensible de ces événements (plus de 100 mm de pluie par jour).

– Vous mettez en évidence le fait que ces changements surviennent à grande vitesse à l'échelle climatique. Est-ce une surprise?

– Oui, parce que, si on regarde les fluctuations naturelles du climat, on parle en termes de dizaines ou de centaines de milliers d'années, avec des amplitudes de température comparables à celles qu'on risque de connaître d'ici à la fin du siècle. Trois ou 4° C sur 10 000 ans, pour beaucoup de systèmes naturels, ce n'est pas la même chose que 3 ou 4° C sur quelques décennies. Beaucoup de systèmes ne sont pas assez robustes pour faire face à cette rapidité de changement, qui est au moins aussi préoccupante que l'amplitude.

– Qu'entendez-vous par «systèmes»? La végétation, par exemple?

– Je pense aux glaciers, mais la végétation montre aussi quelques signes, soit d'adaptation, soit de compétition entre espèces. La végétation a une inertie qui ne parviendra pas à suivre la rapidité du changement climatique.

– Que se passerait-il si le changement s'accélérait encore? Votre modèle est-il totalement fiable?

– Il y a toujours des incertitudes liées aux modèles. Ce qu'on peut dire de nos résultats, c'est qu'ils s'appuient sur un scénario plausible. Nous tablons sur une augmentation moyenne des émissions de gaz à effet de serre. On pourrait imaginer aussi un climat qui s'emballerait encore plus vite, ou au contraire plus lentement si les dispositions de Kyoto étaient appliquées rapidement. Le scénario de réchauffement moyen que nous avons retenu débouche sur ce qui paraît le plus probable comme réaction du système.

– Que pensez-vous de l'hypothèse d'une inversion du Gulf Stream?

– Il y a beaucoup de discussions autour de possibles changements radicaux de la circulation des courants dans l'Atlantique nord. Mais tout le monde s'accorde à dire que, si un basculement du Gulf Stream devait se produire, ce serait au XXIIIe ou au XXIVe siècle, car l'océan a une inertie énorme. On peut donc forcer avec les réchauffements pendant 200 ou 300 ans avant que le système ne réagisse de manière brutale. Mais bon: rien ne dit que cela ne va pas se produire au cours de ce siècle-ci.

– Que se passerait-il alors?

Nous connaîtrions des conditions nettement plus froides qu'aujourd'hui, des deux côtés de l'Atlantique.

– Si nous prenions immédiatement des mesures très strictes à l'égard des gaz à effet de serre, à quel terme pourrions-nous voir des résultats?

– D'ici à un siècle au minimum. Tout ce que nous avons rejeté dans l'atmosphère jusqu'ici va continuer à déployer ses effets pendant plus de 100 ans. Le CO2 est une molécule relativement stable.

– Nous sommes donc en train de polluer l'atmosphère du siècle prochain?

– Tout à fait. Il faut donc réfléchir à nos stratégies pour les 100 prochaines années, en espérant qu'on puisse stabiliser la situation d'ici à la fin du siècle, dans le meilleur des cas.

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