Gavin Grimm a 17 ans, un piercing au sourcil gauche et un cochon noir qui s’appelle Esmeralda. C’est un garçon avec un cheveu sur la langue, qui souffre de surpoids. Depuis quelques semaines, Gavin a dû mettre sa timidité de côté et moins jouer aux Pokémons. Il est devenu, un peu malgré lui, l’icône du combat des transgenres aux Etats-Unis, pour une histoire de toilettes qui pourrait se terminer devant la Cour suprême. Sollicité par la plupart des médias américains, il est apparu sur CNN, MSNBC ou encore ABC, gagnant, à chacune de ses apparitions, un peu plus de maturité et d’assurance. Il a même publié une Opinion dans le «New York Times».

Son histoire? Gavin est né fille, mais il s’est toujours senti garçon. Ce n’est que vers l’âge de 13 ans qu’il a commencé, publiquement, à s’assumer en tant que tel. ll a changé de prénom, a commencé son traitement hormonal, s’est coupé les cheveux. Il s’est aussi mis à utiliser les toilettes pour garçons, y compris dans son collège de Gloucester, dans l’Etat de Virginie, après avoir reçu l’aval du directeur. Tout allait bien jusqu’à ce que, sept semaines plus tard, un jour d’automne 2014, la porte se referme sur lui.

Des parents ont protesté

Des parents d’élèves se sont plaints de le voir utiliser les toilettes des garçons, certains craignant des risques d’attouchements sexuels ou de viols. Le collège a donc fait marche arrière, et Gavin, soutenu par des ONG, a saisi la justice pour faire valoir ses droits. Il n’était pas satisfait du compromis proposé par la direction de l’école: utiliser des toilettes rien que pour lui. Il le juge stigmatisant. «Je veux juste pouvoir être traité comme les autres garçons, sans discrimination», n’a-t-il cessé de rappeler sur les plateaux de télévision.

Pendant la séance organisée dans son collège pour statuer sur son cas, Gavin est venu se défendre. Avec un sacré cran. «Je suis juste un être humain. Je ne suis qu’un garçon. Respectez mes droits quand vous allez prendre votre décision», a-t-il déclaré. Mais il n’a pas obtenu gain de cause. Les réticences étaient trop fortes. Le comité de direction a voté à 6 contre 1 pour qu’il ne puisse plus utiliser les toilettes pour garçons.

Pour Gavin, ce n’est que le début d’un long combat judiciaire. Un tribunal a dans un premier temps reconnu que la décision du collège contrevenait à une circulaire fédérale de l’administration Obama, l’article IX, contre la discrimination sexuelle à l’école, qui, selon des recommandations précisées en mai 2016, donnait le droit aux élèves d’utiliser les W.C. et vestiaires sportifs qui correspondent à leur identité sexuelle et pas au sexe de leur naissance. Mais le collège a saisi la Cour suprême. Cette dernière devait statuer sur la «guerre des toilettes» le 28 mars. Gavin s’était même fait faire un complet-veston sur mesure. Sauf que la Cour a finalement décidé d’annuler le jugement d’une cour d’appel en faveur de Gavin. Et donc de renvoyer le dossier devant cette même cour.

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Donald Trump est passé par là

Pourquoi? Parce que Donald Trump est passé par là: il a aboli la circulaire de son prédécesseur. C’était le 22 février dernier. Conséquence: les autorités locales et écoles peuvent théoriquement prendre les décisions qu’elles veulent, et imposer aux élèves de fréquenter les toilettes qui correspondent à leur sexe biologique. Une claque pour les organisations de défense des transgenres. L’affaire, qui provoque un vif débat aux Etats-Unis, pourrait malgré tout finir un jour devant la Cour suprême. Elle sera alors au complet, si la nomination du juge Neil Gorsuch est confirmée par le Sénat, avec cinq juges conservateurs et quatre juges progressistes. Une composition qui ne plaide pas vraiment en faveur des transgenres.

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La Caroline du Nord avait déclenché la polémique l’an dernier en adoptant une loi qui impose l’utilisation des toilettes publiques en fonction du sexe de naissance. C’est à la suite de cette affaire que Barack Obama avait décidé d’intervenir, avec des directives permettant le libre choix aux élèves.

Dans son combat, Gavin est soutenu et aiguillé par la toute-puissante ACLU (American Civil Liberties Union), qui gère son agenda avec une main de fer. Elle le surprotège. Nous l’avons sollicité à plusieurs reprises. Mais ses cerbères ont refusé de nous accorder une interview. Motif: il est trop demandé, et doit se concentrer sur ses cours (il déteste l’école). Les médias américains à forte audience sont privilégiés. Gavin est devenu un véritable phénomène. C’est la première fois qu’un adolescent transgenre incarne à lui tout seul le combat de toute une communauté pour la dignité.

Il doit notamment sa soudaine popularité à l’actrice Laverne Cox, connue pour son rôle dans la série «Orange Is the New Black» et elle-même transgenre. C’est elle qui lors de la récente cérémonie des Grammys a déclaré: «Googlelisez Gavin Grimm».

Petit, Gavin souffrait de troubles obsessionnels compulsifs et d’anxiété, des symptômes qu’il relie maintenant à ses problèmes d’identité sexuelle. Il a un frère jumeau, mais dont il refuse de parler, pour le préserver. Aujourd’hui, quand il repense à sa période fille, et notamment à la journée traumatisante où il a dû porter une robe pour le mariage d’une de ses sœurs, il s’en souvient comme s’il pensait à quelqu’un d’autre, a-t-il déclaré à plusieurs médias américains.

150 000 enfants transgenres?

Selon des estimations récentes du Williams Institute, 0,7% des jeunes Américains âgés de 13 à 17 ans s’identifieraient comme des transgenres, ce qui correspond à environ 150 000 enfants. Une étude nationale sur les transgenres publiée en 2015 relève que la majorité des étudiants transgenres subissent des attaques verbales ou physiques. Plus d’un tiers de ceux qui ont commis des tentatives de suicide l’ont fait pour la première fois à 13 ans ou plus jeunes.

Gavin juge absurde qu’il fasse l’objet d’une attention nationale à cause de son besoin d’aller aux toilettes. Mais la «guerre des toilettes» est bien plus qu’une histoire de porte avec les logos «femmes» ou «hommes». Il le sait bien, et se sent aujourd’hui prêt à poursuivre son combat contre la discrimination des transgenres pendant de longs mois. Ou des années, s’il le faut. Les centaines de messages reçus sont là pour l’encourager.