Dans la petite salle de la Maison de Saint-Gervais, à l'heure où la lumière s'éteint, l'ambiance est un peu électrique. Parmi la quinzaine d'étrangers assis dans le noir, quelques rires nerveux fusent, comme pour conjurer la gêne. Il y a là des représentants de tous les continents, invités – dans le cadre de leurs cours de français à l'Université populaire de Genève – à une soirée cinéma particulière.

A l'origine de cette idée originale, un fou de cinéma, Abderrahmane Bekiekh, «un Français venu s'établir à Genève par amour pour une Valaisanne». Ancien étudiant en communication, il s'est ensuite orienté vers les sciences de l'éducation. Et c'est là que le déclic lui est venu, en regardant avec son prof Sans toit ni loi, le film d'Agnès Varda qu'il avait détesté à sa première vision. En l'étudiant plus attentivement, il y a découvert le travail minutieux de réalisation, les petits jeux de mots très subtils, le contrepoint de la musique. A force de se passionner pour ces petits secrets, il en a fait son occupation première, organisant des ateliers d'analyse cinématographique.

Fils d'immigrés lui-même, il avait également envie de donner un coup de main à l'intégration des étrangers. «Je me disais qu'il devait être difficile pour eux d'apprendre le français seuls avec un livre.» Une discussion avec Virginie Berchier, la coresponsable du festival Black Movies, et le projet est né. Le cinéma – «un art toujours pris pour un loisir, et qui permet donc d'éduquer dans une ambiance de plaisir» – semble un vecteur idéal pour plonger des étrangers dans le bain de la langue. Les contacts avec l'Université populaire, avec Français pour tous ou avec l'AGECAS ayant rencontré beaucoup d'intérêt, une série d'ateliers ont été montés cette semaine. Les étudiants peuvent également suivre n'importe quel film du festival pour un forfait de 5 francs. Le bilan sera tiré tout prochainement, avant de décider si l'opération se prolongera ou non.

Retour dans la petite salle plongée dans le noir. Abderrahmane Bekiekh explique lentement à ses étudiants qu'il va leur montrer un court métrage de 10 minutes, Cauchemar blanc, de Matthieu Kassovitz, mais sans le son. Les images démarrent. L'histoire – le cauchemar d'un raciste qui s'endort avant une ratonnade programmée – n'est pas évidente, même si l'humour y est présent. Au générique de fin, le professeur demande à ses élèves de lui raconter ce qu'ils ont vu. «Ce n'est pas grave si vous vous trompez, allez-y…» Ce travail de mémoire visuelle oblige les élèves à raconter des impressions plutôt que des faits. La professeur de l'Université populaire qui les accompagne apprécie le travail. «En classe, nous travaillons beaucoup avec la mémoire auditive.»

Les spectateurs commentent, se corrigent les uns les autres, se disputent même un peu. Abderrahmane Bekiekh projette ensuite le même film avec la bande sonore. Les élèves, qui avaient cru à une histoire de vengeance, découvrent que le film parle du racisme et que la victime est morte parce qu'elle était Arabe. Pour ces immigrés, le choc est grand. Une Sud-Américaine s'inquiète: «J'ai aimé voir ce film parce qu'on voit ce que risquent les étrangers. Est-ce qu'ils font pareils avec les Blancs?» Mme Chou, la Chinoise, s'énerve: «Cela fait vingt ans que je vis en Europe. Je trouve ce film exagéré.» Une Africaine tente de décoder: «Ils ne l'ont pas tué parce qu'il était Arabe, mais parce qu'il était l'homme du malheur.»

On est loin de l'analyse cinématographique, on est en plein débat social. Dans un français encore un peu hésitant, on parle d'émotions, d'idées, de peurs. Et ce n'est pas si facile à exprimer dans une langue qu'on maîtrise mal. A l'heure de reprojeter encore le film, en l'analysant scène par scène, Abderrahmane Bekiekh se laisse prendre par sa passion. Il prend la parole pour ne plus la lâcher, expliquant les symboles, l'argot, la musique qui passe. Les élèves décrochent un peu, frustrés qu'on ne leur demande plus leur avis mais qu'on leur fasse la leçon.

Au moment du bilan, pourtant, la majorité des élèves et des enseignants de la semaine se montraient positifs. Certains sont devenus de vrais cinéphiles, comme ce réfugié qui a vu sept films en un seul week-end, ou cette Ukrainienne qui a beaucoup apprécié une histoire, «quelque part en Arabie, qui m'a fait découvrir la vie de gens que je ne connaissais pas».

Les enseignants, eux, ont envie de poursuivre l'expérience, sans savoir encore sous quelle forme. Ce qui est certain, c'est qu'ils vont encore utiliser l'histoire pour demander à leurs élèves de l'écrire, de coucher leurs sentiments sur papier. Hélène Baud, responsable pédagogique de l'Université populaire, a trouvé l'expérience «très intéressante, surtout grâce au mélange des gens, des âges, des provenances». Céline Zotto, enseignante à Français pour tous, modère le propos: «Le film choisi était trop dur pour certains, il a réveillé des blessures. Il faudra encore qu'on en parle en classe la semaine prochaine pour qu'ils cessent de se projeter dans l'histoire, qu'ils ne s'identifient plus au héros assassiné.»