GPHIN est le nom du meilleur fouineur travaillant pour le compte de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Son terrain de chasse? Internet. Ses proies? Toutes les rumeurs circulant sur le réseau électronique et concernant l'apparition soudaine de maladies susceptibles de déclencher une épidémie. Le Global Public Health Intelligence Network est un logiciel qui a notamment permis de renseigner très rapidement et efficacement l'OMS sur l'épidémie naissante du SRAS en Chine l'année dernière. Il a de nouveau joué un rôle essentiel au cours de la flambée de la grippe aviaire actuelle, qui a fait au moins 12 morts à ce jour. Que ce soit avec l'aide de GPHIN, de la vidéoconférence ou encore des réseaux d'experts répartis dans le monde entier, l'agence basée à Genève s'est résolument tournée vers les nouvelles technologies. Depuis quelques années, elle exploite au maximum les moyens de communication modernes. Cette stratégie s'avère payante puisqu'elle permet à l'OMS de prendre les devants sur une épidémie beaucoup plus souvent que par le passé. Une évolution heureuse dans un contexte où les maladies, elles aussi, se propagent à une vitesse record dans une société caractérisée par une mobilité et une densité démographique sans précédent.

«Contre les épidémies, la clé du succès est la rapidité de la réaction, estime Isabelle Nuttall, médecin au Département des maladies transmissibles de l'OMS. Ce n'est qu'en prenant de vitesse l'agent infectieux que l'on peut le confiner efficacement, que l'on peut réduire sa transmission d'être humain à être humain et que les chances de guérison sont les meilleures chez ceux qui l'ont contracté. Grâce à Internet, nous pouvons désormais réunir rapidement une quarantaine de spécialistes répartis dans le monde entier autour d'une table pour une conférence virtuelle de deux heures et aboutir à une décision ou à des recommandations concrètes. Je pense aussi qu'aujourd'hui les spécialistes de la santé publique ont une conscience plus aiguë des risques liés aux épidémies. Il en découle davantage de mises en garde internationales que par le passé. Mais nous avons aussi davantage de moyens de prévention et c'est un devoir que de les utiliser.»

Développé par le Ministère canadien de la santé, GPHIN est probablement l'outil le plus efficace de l'OMS, qui l'utilise depuis 1997. Le logiciel cherche continuellement des mots clés auprès d'un millier de sources d'information, généralement des sites d'organes de presse et de groupes de discussion. Il s'intéresse à toutes les maladies transmissibles (fièvre d'Ebola, choléra, méningite, grippe, etc.). Une équipe à Genève analyse les dizaines de milliers d'informations qui lui parviennent chaque jour. Environ 200 d'entre elles sont ensuite soumises à une vérification supplémentaire sur le terrain.

GPHIN n'est qu'une arme dans un arsenal bien équipé. «Depuis avril 2000, nous disposons aussi d'un réseau d'experts répartis dans le monde entier, le Global Outbreak Alert and Response Network (GOARN), explique Isabelle Nuttall. Nous pouvons faire appel à ces spécialistes en cas d'urgence. A cause de la grippe aviaire, le GOARN fonctionne actuellement au maximum de ses capacités.» Cent dix institutions font partie de ce réseau coordonné par l'OMS qui permet d'envoyer très rapidement vers le foyer d'une flambée épidémique une équipe capable d'analyser la situation et de prendre des mesures idoines. «Nous pouvons rassembler des compétences très différentes, précise Isabelle Nuttall. Des logisticiens, des spécialistes de la santé animale, des virologues, des épidémiologues et même un anthropologue que nous avons mobilisé récemment dans le cas d'une flambée d'Ebola.»

Malgré ces moyens électroniques, le plus important écueil que rencontre l'OMS dans sa mission est encore le manque de participation des gouvernements concernés. C'est un maillon essentiel dans l'action de l'agence qui dépend entièrement des représentants qu'elle a sur place et de la bonne volonté des Etats membres. En 2003, la Chine a ainsi mis du temps à admettre que l'épidémie de SRAS échappait à son contrôle et qu'elle avait besoin des experts de l'OMS. Maintenant, c'est au tour du premier ministre thaïlandais de rejeter toute assistance internationale dans le cadre de la grippe aviaire. Ces positions, souvent dictées par des susceptibilités politiques, freinent considérablement le processus de réaction aux épidémies.

Il faut dire que le Règlement sanitaire international aujourd'hui en vigueur est insuffisant pour répondre aux impératifs actuels de la santé publique. Ce texte, rédigé en 1969, n'oblige les Etats membres qu'à déclarer quatre maladies: la fièvre jaune, le choléra, la peste et la variole, qui a d'ailleurs été éradiquée en 1980. Un nouvel accord, actuellement en cours d'élaboration, devrait être adopté en 2005. Cette version devrait contraindre les Etats à rapporter tout événement présentant une menace pour la santé publique internationale.

«Le SRAS a fait changer les mentalités, estime Isabelle Nuttall. Les gouvernements voient maintenant davantage un intérêt à communiquer leurs données sanitaires. Mais on voit encore trop souvent que, dans la balance, les problèmes de santé publique ne font pas le poids contre les problèmes économiques.»

Il est vrai que l'épidémie de grippe aviaire, en impliquant l'abattage de dizaines de millions de poulets, menace d'être suivie d'une crise économique importante. Les paysans lésés ne sont pas assurés d'être dédommagés. C'est pour tenir compte de cette réalité que l'OMS, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) et l'Office international des épizooties (OIE) ont associé leurs efforts dans une déclaration commune la semaine dernière. Leur but: convaincre la communauté internationale de débloquer une aide financière pour éviter que les mesures servant à éviter une épidémie mondiale n'entraînent une catastrophe pour la production agricole des pays touchés.