Société

A Genève, les professionnels du deuil vivent dans l’ombre

Les pompes funèbres genevoises fêtent leur 150 ans avec un livre. Journaliste au «Temps», Nic Ulmi y a notamment recueilli les témoignages de ceux qui font du deuil leur métier

On connaît James Fazy pour sa célèbre ceinture urbaine qui dessine le pourtour de Genève au milieu du XIXe siècle. C’est aussi lui qui va jeter les bases d’une politique qui soutiendra les plus démunis. Dans le canton, une vie sociale «radicale» désormais s’organise. Et qui dit vie, dit mort. Créé en 1866, le Service des pompes funèbres, cimetière et crématoire prend alors le relais de la charité chrétienne qui s’occupait de la gestion sanitaire des corps et des funérailles lorsque les familles n’avaient pas les moyens de les payer. 150 ans plus tard, les pompes genevoises fêtent donc leur anniversaire. Conseillère administrative, en charge du Département de la cohésion sociale et de la solidarité, Esther Adler a tenu à marquer le coup. Une journée portes ouvertes (dimanche 30 octobre), et un livre («Au service du deuil») rendent ainsi hommage à celles et ceux qui tous les jours font face à la mort.

En 2016, 3200 personnes seront décédées dans le canton. 56 employés auront eu la charge de les préparer, d’accueillir leurs familles et d’organiser le cérémonial qui prévaut à leur utlime voyage. Des métiers difficiles à exercer dans un contexte où les tabous restent bien accrochés. Le contact avec le corps inerte peut rebuter. Il faut aussi compter avec l’image d’une profession qui fait froid dans le dos de certains.

«Sentiment de recul»

Journaliste au «Temps» et auteur de l’ouvrage, Nic Ulmi retrace en onze chapitres l’histoire universelle du rituel funèbre en général, et à Genève en particulier. Illustré par le travail photographique de Steeve Iuncker, le bouquin est à la fois historique, sociologique (le boom du «recueillement musical» avec Céline Dion et Daniel Guichard en tête du hit-parade funèbre) et anthropologique. Il insiste aussi sur les témoignages de ces professionnels du deuil qui vivent dans l’ombre sans chercher à en sortir. «Ces métiers suscitent un sentiment de recul dans la population. A l’extérieur, beaucoup préfèrent taire ce qu’ils font, explique Nic Ulmi. Des personnes m’ont expliqué comment dans le tram, lors d’une conversation entre collègues, le vide s’était fait autour d’elles.»

En cela, on imagine bien que le métier de croque-mort relève davantage du sacerdoce que du plan de carrière. Quoique, peut-être pas au début. «En fait, on arrive aux pompes funèbres par hasard. Après, on y reste soit une semaine, soit toute une vie, ce qui est le plus souvent le cas, reprend l’auteur. Le plus difficile n’est pas, comme on pourrait le croire, la confrontation directe au corps défunt, mais de se retrouver face au chagrin des familles endeuillées. Les métiers de la mort nécessitent une capacité d’empathie pas toujours simple à gérer. Il faut savoir absorber le choc émotionnel mais sans non plus être une éponge. Et entre les deux, la frontière n’est pas évidente à fixer.»

La psychothérapeute et spécialiste du deuil Rosette Poletti, qui signe la préface du bouquin, abonde. «On pense qu’à force la routine et la distance s’installent. Mais à chaque fois quelque chose pénètre l’inconscient de ces personnes. Montaigne disait que le soleil et la mort étaient les deux seules choses qu’on ne pouvait regarder en face. Ce livre est une forme de reconnaissance pour ces gens. Il doit aussi faire prendre conscience au public de tout ce travail accompli.»

«Qualité d'écoute»

Mais qu’est-ce qui pousse à embrasser une profession qui isole socialement et réclame un mental en béton armé? «Au contact des proches, les employés des pompes funèbres se chargent d’une mission: comment faire pour que le deuil se passe le mieux possible?, répond Nic Ulmi. Ils arrivent ainsi à développer une qualité d’écoute et d’adaptation assez phénoménale pour faire face à toutes les situations. Leur gratification vient de là, de cette capacité tangible à faire du sens à un moment très particulier.»

Bernard Crettaz reprend. «Ce sont les premiers à recueillir le témoignage brut des familles. Ce sont eux les premiers thérapeutes», analyse le sociologue genevois, spécialiste des rituels funéraires et auteur de la postface de l’ouvrage dans lequel des employés ont accepté d’apparaître à visage découvert. Cela n’allait pas de soi pour tout le monde, certains ont d’ailleurs fait en sorte de pas être reconnaissables sur les photos. «Les croque-morts ont mauvaise réputation, c’est vrai. Derrière cette stigmatisation, on leur fait payer quelque chose que nous ne pouvons plus assumer. C’est le fait que pendant quelque temps, on abandonne entre leurs mains le corps de quelqu’un qu’on a aimé, avec qui on a vécu.» Ce qui n’empêche pas la branche d’attirer une nouvelle catégorie socioprofessionnelle: les femmes. Bernard Crettaz fait ainsi remarquer que c’est une directrice qui se trouve à la tête du Centre de Saint-Georges. «La progression est encore timide, mais dans ce milieu de mecs, leur nombre va croissant, continue le sociologue. J’y vois un signe d’un retour à ce que toutes les civilisations traditionnelles ont connu, à savoir que la femme qui présidait à la naissance était aussi celle qui s’arrangeait avec la mort.»


150e anniversaire du Service des pompes funèbres, portes ouvertes le 30 octobre au Centre funéraire de Saint-Georges.

«Au Service du deuil», Ed. Slatkine, 128 p., sortie le 2 novembre, mais en vente le 30 octobre au Centre funéraire de Saint-Georges.

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