Le suicide fait peur. C’est vrai pour chacun d’entre nous mais aussi pour les institutions. Pourtant Genève se distingue sur cette question par un centre de pointe dans le domaine, articulé autour de trois axes: un centre de crise, un autre dédié à la prévention et un accueil de jour. C’est le fruit d’un partenariat public-privé (PPP) né il y a vingt ans, qui fait aujourd'hui figure de modèle. Si l’OMS présente régulièrement ce dispositif unique en son genre, ce n’est pas un hasard.

En 1995, François Ladame, psychiatre spécialiste de la question, met en avant à Genève un intérêt spécifique pour le suicide chez les jeunes. Il tente de réveiller les consciences et crée un colloque d’envergure à ce sujet. Alors qu’il cherche des soutiens, il rencontre Bernard Sabrier. Le banquier genevois, qui vit aujourd’hui à Singapour, compte parmi les légendes de la finance. A 34 ans, il prend le contrôle de la BSI, ce qui lui vaudra en 1989 la première couverture d’un magazine qui se lançait alors, Bilan.

Fortune faite, l’homme d’affaires se transforme en mécène dans le domaine de l’enfance. Avec sa fondation Children Action, il veut s’investir en soutenant des actions humanitaires à l’autre bout du monde mais aussi appuyer des initiatives locales: « François Ladame m’a convaincu que la création d’un centre de prise en charge des jeunes suicidants répondait à un besoin criant et permettrait un réel impact dans la lutte contre ce terrible fléau», se souvient Bernard Sabrier.

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Cas d’école

Bien qu’étant la deuxième cause de mortalité chez les 15-25 ans, le phénomène a alors du mal à s’imposer à l’agenda des dispositifs de soins: «On le sait, mais comme sans le savoir, observe François Ansermet, chef de la psychiatrie d’enfants et d’adolescents aux HUG. Pendant longtemps, il y a eu un rejet de la question du suicide dans la société, jusqu’à refuser au suicidé le droit à une sépulture. Le suicide peut être anticipé, il est évitable.»

L’originalité de Malatavie, le dispositif mis en place aux HUG avec le soutien de Children Action, est d’associer des soins en plus de la sensibilisation au problème majeur qu'est le suicide chez les jeunes. Au moment de son ouverture, Malatavie regroupait un centre de crise et un autre de prévention. Il est plus tard apparu que les ados qui avaient tenté de se suicider ne souhaitaient pas toujours venir à l’hôpital. En 2008, à l’initiative de François Ansermet, un centre ambulatoire intensif est venu compléter le dispositif permettant ainsi de proposer un accueil personnalisé.

Effet de levier

«Nous prenons en charge 100% des frais de prévention et certains relevant de la partie clinique, détaille Bernard Sabrier. Nous avons investi en tout 18 millions de francs dans Malatavie et, dans le même temps, les HUG environ trois fois ce montant. Nous créons ainsi un effet de levier afin de réaliser quelque chose de plus important que ce nous ferions seuls.»

Pour l’entrepreneur, il y a là matière à réflexion: «Le suicide chez les jeunes était à l’époque considéré comme un fléau mais ce n’était pas dans les prérogatives des HUG de faire de la prévention. Nous étions dans la situation où ils ne pouvaient rien faire sans nous et nous ne pouvions rien faire sans eux. C’était un casse-tête mais cela nous a finalement aidés à inventer cette relation spéciale où hôpital et fondation se sont accompagnés et nourris mutuellement toutes ces années. C’est un cas d’école.»

Aujourd’hui, Malatavie représente une équipe de 24 personnes, dont six médecins, qui contribuent à la diffusion de leur expérience à travers des congrès et des publications.

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Un malentendu fondamental

En vingt ans, 10 000 situations ont été prises en charge par la structure mise en place par les HUG et Children Action. Un des enseignements, relève François Ansermet, c’est de traverser le moment de détresse pour permettre un changement décisif: «Nous utilisons la crise pour sortir de la crise.» Aussi paradoxal que cela puisse paraître, «le projet des jeunes suicidaires n’est pas de mourir. C’est un passage à l’acte qui vise une sortie de l’angoisse, de l’insupportable, de la détresse». Ce à quoi Bernard Sabrier ajoute: «La plupart de ceux que l’on interroge un an après ne savent même plus pourquoi ils l’ont fait.» «Pour les ados, le suicide n’est pas la fin de la vie, renchérit François Ansermet. C’est paradoxalement d’abord un saut vers la vie; c’est là que se situe le malentendu fondamental du suicide.»

Depuis que Malatavie existe, le taux de récidive des patients suivis est fortement tombé et la quasi-totalité des jeunes qui ont été pris en charge par l’unité acceptent de suivre un traitement. La création de campagnes de communication fortes telle que le Fepalcon 500 (médicament fictif au nom fraternellement évocateur) ou la campagne avec Catherine Deneuve, Dany Boon et Michel Boujenah, intitulée «Le suicide, c’est pas du cinéma» ont imposé le sujet dans les esprits à Genève et contribué à faire tomber un tabou: il est acquis désormais que parler du suicide n’augmente pas le risque.

De plus en plus de pré-ados 

Dans cette perspective Malatavie propose notamment une ligne téléphonique, des accès web, des formations données dans les écoles et sur les réseaux sociaux, en plus de ses structures de soins, de consultations ambulatoires intensives et de lits de crise. «Il est important d’aller au-delà des simples bonnes volontés et assurer une prise en charge professionnelle à tous les niveaux», insiste Bernard Sabrier.

Pour autant, le combat n’est pas terminé. Le suicide touche aujourd’hui les plus jeunes: un nouveau phénomène préoccupant apparaît et doit être pris en compte dans les dispositifs de Malatavie: «Il faut maintenant parler de pré-ado et plus seulement d’ados... leur proportion augmente», s’émeut l’entrepreneur. Pour le psychiatre, il faut se garder d’explications toutes faites pour expliquer cette tendance: «Il y a bien sûr de nouvelles formes de malaise des jeunes; le harcèlement sur les réseaux sociaux y participe. Mais ces mêmes réseaux servent surtout à tisser des liens qui, au contraire, sont utiles pour prévenir le pire.»

Visions d'artistes

Par ailleurs, «c’est une constante: toutes les strates de la société sont concernées, il n’y a pas de déterminisme simpliste lié à un milieu social ou un autre». D’où l’importance de sensibiliser la société, de faciliter les liens, d’introduire cette question cruciale dans la culture. D’où aussi l’idée de faire travailler les artistes sur le sujet pour toucher tous les publics. François Ansermet rappelle les premiers mots de Camus dans son livre, Le mythe de Sisyphe: «Il n’y a qu’un seul problème philosophique vraiment sérieux, c’est le suicide… C’est une question posée à la société tout entière, il est donc important que les différents champs de la culture, de l'art, du cinéma et du théâtre s’en emparent aussi.»

Dans ce contexte, Children Action a pris l’initiative d’un événement particulier qui aura lieu au parc des Bastions à Genève du 4 au 10 septembre à l’occasion de la journée mondiale de prévention du suicide: une exposition de 7 cabines téléphoniques customisées par des artistes proposant à la population une information interactive sur le suicide des adolescents. Itinérante, l’exposition se baladera ensuite dans différentes communes et entreprises du canton ou d’ailleurs.