Le 6 juin 1970, un philanthrope genevois, Maurice Chalumeau, mourait en laissant sa fortune à l’Université de Genève. Son testament précise que cette donation est exclusivement destinée à la création d’un centre d’études interdisciplinaires dédié au développement des connaissances sur les sexualités. Au pluriel: dans ce même document, une mention explicite stipule l’intégration scientifique de ce qu’on appelait alors «les minorités érotiques». Une déclaration pionnière pour l’époque.

Le 17 novembre 2020, cinquante ans après sa disparition, l’Université de Genève inaugurait le Centre Maurice Chalumeau en sciences des sexualités (CMCSS). Pour comprendre les origines et les enjeux de ce centre, premier de son genre dans le monde universitaire francophone, nous avons rencontré le professeur Juan Rigoli et Ferdinando Miranda, codirecteurs du centre.

Le Temps: En quoi Maurice Chalumeau était-il en avance sur son temps?

Juan Rigoli: Maurice Chalumeau était sans doute conscient, dans sa vie comme dans son testament, du caractère pionnier de son projet. La sexualité humaine n’avait alors qu’une place infime dans l’espace universitaire. Quant aux minorités sexuelles, elles étaient abordées en termes de déviances pathologiques, la psychiatrie ayant pris, sur ce point, le relais de la morale dans les dernières décennies du XIXe siècle.

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Maurice Chalumeau était attentif à la nouvelle «sexologie» qui se constituait aux Etats-Unis depuis les années 1950, forte d’«observations» et d’«enquêtes» à large échelle qui promettaient une connaissance de la vie sexuelle exempte de tabous. Cette utopie le frappe et son testament témoigne de sa conviction que la «science» pourra un jour libérer les sexualités des préjugés qui pèsent sur elles. Pourtant, ce n’est qu’en 1990 que l’OMS raie enfin l’homosexualité de la liste des maladies mentales. De même, les concepts de plaisir et de droit sexuels dans leur diversité, la prise en compte des minorités sexuelles et de leurs revendications ou l’idée même d’identités sexuelles et politiques spécifiques sont des évolutions récentes. Mais elles s’inscrivent à l’horizon du double travail de connaissance et de reconnaissance des sexualités que Maurice Chalumeau appelait de ses vœux.

Quels sont les grands bouleversements des cinquante dernières années qui ont permis la prise en charge académique et scientifique de ces questions?

Fernando Miranda: Il y a eu le développement des pratiques contraceptives et la légalisation de l’avortement dans la plupart des pays du monde, deux étapes décisives pour une approche des sexualités indépendante de la reproduction. Mais c’est la découverte du VIH-sida [FM1] qui a obligé la société à se pencher sur les enjeux des communautés sexuelles minoritaires et leurs droits spécifiques, poussée par les associations issues de la diversité sexuelle et de genre qui avaient tiré l’alarme bien avant les milieux scientifiques.

Aujourd’hui, et depuis quelques décennies, on assiste à l’essor des techniques reproductives. Les jeunes générations questionnent et redéfinissent leur identité, leurs pratiques sexuelles, leur expression de genre, leur manière d’être et de s’habiller. Des mesures législatives naissent parfois de ces chamboulements, comme vient de nous le démontrer l’acceptation par le Conseil des Etats de l’introduction du mariage égalitaire en Suisse.

La création du CMCSS découlerait donc de ces évolutions?

F. M.: Bien sûr. Il faut comprendre que la production du savoir n’est pas une tour d’ivoire, elle est toujours contextualisée. Prenons un exemple: des recherches sur le covid existaient déjà avant la pandémie, mais les chercheurs et chercheuses qui s’occupaient de ce virus manquaient de moyens. Aujourd’hui, avec l’actualité, toute la société est concernée: les politiques se mobilisent, les ressources sont débloquées.

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Il en va de même pour les sexualités. La société soulève aujourd’hui toujours plus de questions sur ce thème et nous [l’Université de Genève] essayons d’y répondre. Par exemple, la sexologie médicale s’est développée en tant que discipline scientifique dans les académies francophones à partir de Genève, dans les années 1970. L’Institut des études de genre existe déjà depuis vingt ans. Récemment, de jeunes juristes ont publié, en Suisse, la première brochure sur les droits LGBT et la Faculté de médecine a produit une modélisation 3D inédite du clitoris. Le Centre Maurice Chalumeau ne naît pas de nulle part. Il est le fruit de cette histoire, faite de continuité, de prise de distance, de réflexion.

Le projet a-t-il été bien accueilli?

J. R.: La création du centre s’est faite dans un processus de gouvernance collective et consultative au terme duquel le projet de Maurice Chalumeau a été adopté à l’unanimité. Mais ces champs de recherche ne vont de pas de soi. Nous avons dû démontrer que le CMCSS répond à des questionnements actuels qui préoccupent nos collègues et nos étudiants. On le voit par le nombre de mémoires qui portent sur ces thématiques, par la fréquentation des conférences qui leur sont consacrées. Nous devons être à l’écoute de ces préoccupations et les légitimer: en tant qu’institution, l’université a le pouvoir et le devoir de prendre en charge un sujet sociétal, en lui apportant un éclairage scientifique pluriel.

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Aujourd’hui, personne n’ose nier les violences sexuelles et sexistes qui traversent la société. Personne ne peut non plus affirmer, comme autrefois, que ces questions relèvent seulement de l’intime. Des mouvements tels que #MeToo, et leurs échos en Suisse, sont le signe que le sexuel n’est plus pensé comme une affaire privée mais à travers des rapports de pouvoir qui ont une structure et une dimension publiques. Tous ces enjeux sociaux devaient être étudiés à l’université.

Affaire RTS, «Swiss Media Too» sur Instagram… Le Centre Maurice Chalumeau a-t-il un rôle à jouer dans les enjeux actuels de la société suisse?

J. R.: Ce n’est certainement pas au centre de se prononcer sur ces faits. Notre rôle est de produire des connaissances et de les partager pour accompagner notre époque. Sur un plan général, on peut penser par exemple aux conclusions provisoires d’une des recherches actuellement soutenues par le centre, «Les violences sexuelles dans la chaîne pénale à Genève»: peu de plaintes arrivent devant les tribunaux, car les victimes ont encore du mal à dénoncer ces faits et à faire face à la complexité de la machine judiciaire. Ces données et les analyses qui les accompagnent pourront être mises au service des autorités; libre à elles d’en disposer pour adopter les mesures nécessaires. Mais nous n’avons évidemment pas vocation à intervenir auprès d’instances publiques ou privées. Il en va de même pour l’éducation sexuelle: le centre ne la dispense pas directement, mais il met des outils à disposition des écoles.

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Pourquoi les sexualités restent-elles difficiles à traiter?

F. M.: Le tabou sexuel est encore très puissant. Une grande hypocrisie règne sur ces questions, et ce silence crée des dégâts. Il faut dire et redire qu’avoir une sexualité riche et épanouie n’a rien d’immoral, qu’une relation sexuelle se construit sur le consentement, l’écoute de l’autre, quelles que soient les pratiques sexuelles que deux ou plusieurs personnes décident, sans contrainte, de vivre.

Il en va de notre bien-être collectif. Car d’un point de vue sociologique, il existe un continuum entre le sifflement de rue et la personne qui est tuée au sein de son couple. C’est un degré de violence différent mais situé dans un même cadre, qui nie la dignité de certaines personnes ou les expressions de leur sexualité. Aujourd’hui, cette parole se libère en nommant les abus et les discriminations, et l’université veut accompagner ce mouvement, le comprendre et l’analyser. En ce sens, Maurice Chalumeau lui-même était un précurseur. On ne sait rien de sa vie privée, mais on devine que son testament est en partie la conséquence de nombreuses souffrances endurées. Le bonheur qu’il n’a pas pu connaître dans sa vie, il espérait que d’autres puissent le connaître aujourd’hui.