Philosophie

Geneviève Fraisse: «L’affaire Weinstein n’est pas un dérapage mais fait partie du système»

Philosophe française et historienne de la pensée féministe, Geneviève Fraisse analyse le cas Weinstein, «un fait divers qui finit dans le politique». Pour elle, il reste des problèmes que ni le droit, ni l’éducation ne peuvent résoudre seuls

Le Temps: Voyez-vous un lien entre la vision de la femme dans la religion et les abus de pouvoir masculins?

Geneviève Fraisse: Les trois religions monothéistes ne pensent qu’en termes de complémentarité des sexes. Elles ne parlent simplement jamais d’égalité. Mais de toute façon, je ne veux pas placer ce débat sous le signe de l’idéologie, car cela empêche d’envisager des explications structurelles. Je refuse de parler de morale, de fautes, de pulsions. Cette affaire d’Hollywood, c’est comme si les hommes avaient un droit sur le corps des femmes. Il y a toujours un contrat sexuel, sous le contrat social rousseauiste. Ce qui s’est passé à Hollywood n’est pas un dérapage, cela fait partie du système.

– Cela fait deux cents ans que les femmes s’émancipent pour que leur corps leur appartiennent…

– Au siècle précédent, les femmes étaient encore à la conquête des lois. Pour le droit à l’avortement et pour que le viol passe de délit à crime. Une fois que toutes les lois ont été obtenues, il reste des problèmes que le droit ne peut pas régler. Voyez, on a pu changer la loi sur le viol, ça ne modifie pas, dans l’imaginaire, le droit de cuissage, qui n’est pas inscrit dans la loi, parce que c’est simplement le droit du plus fort.

– Les problèmes que le droit ne peut pas régler, l’éducation peut-elle le faire?

– Non, pour moi, l’éducation n’est pas suffisante, il faut passer par une analyse politique des choses. L’affaire Weinstein, comme l’affaire Baupin qui est du même ordre d’après moi, est une affaire de sexualité, de libido, en lien avec le pouvoir. Le pouvoir est une jouissance. La jouissance sexuelle fait partie de la jouissance du pouvoir. C’est l’imaginaire social qui doit changer.

– L’imaginaire social n’a pas changé depuis que les femmes ont commencé à travailler?

– Si, le changement vient des femmes qui refusent ce que l’on appelle la promotion canapé. Il y a de plus en plus de femmes qui peuvent s’en passer, qui se disent: «Je peux dénoncer, ce n’est pas pour cela que ma carrière sera foutue.» Le féminisme avance un peu, quand même. Plus il y aura des femmes qui monteront en hiérarchie, plus elles se sentiront fortes politiquement parlant. Est-ce que ça changera complètement? Non, la fin de la domination masculine n’est pas pour demain, mais néanmoins, je lis une histoire qui bouge.

– Peut-on craindre que cette affaire Weinstein qui éclate aujourd’hui comme une bulle, retombe dans quelques jours et que plus personne n’en parle?

– Non, quelque chose est mis sur la place publique, cela ne veut pas dire que demain sera différent mais c’est un fait qui tranche, par exemple avec l’affaire DSK, qui rappelle plutôt le bourgeois et sa bonne. Ici, c’est le pluriel qui leur a permis de briser le silence: ces femmes sont plusieurs dans un espace professionnel visible. A l’avenir, elles se sentiront suffisamment sécurisées pour prendre la parole. Il n’y a pas que le harcèlement, lorsque je vois ce que les femmes se prennent dans la figure en revenant de leur congé maternité, je me dis que mince! Il y a encore du boulot.


Lire également:

 

Dossier
Harcèlement et agression sexuels, la loi du silence

Publicité