Loisirs

Génie du jeu

Sébastien Pauchon ouvre la porte de Gameworks, sa maison d’édition à Vevey. Rencontre avant son départ pour le salon international du jeu d’Essen, qui débute aujourd’hui

Des jeux par centaines, empilés sur les étagères. Des distinctions accrochées au mur. Une table de billard au centre de la salle… La pièce ressemble à une caverne d’Ali Baba, arrangée par un génie ludique. Le génie, c’est Sébastien Pauchon, 42 ans. Avec le pianiste Malcolm Braff, il a fondé la maison d’édtion Gameworks en 2006, qui s’est fait une renommée dans le domaine.

Cette fin de semaine, il est au salon d’Essen, en Allemagne, la Mecque des professionnels et des passionnés du jeu de société. Les maisons d’édition y présentent leurs nouveautés. Mais cette année, l’éditeur fait le déplacement pour rencontrer ses distributeurs. Et pour créer un buzz chez les blogueurs! Il veut s’assurer une visibilité pour sa prochaine grande sortie (pas encore agendée), Time Stories. Le nom est «pour l’instant définitif». Concept: résoudre une énigme avec des aventures-explorations qui varient suivant le plateau. Un premier jeu coopératif et narratif pour Gameworks.

Avant le départ, Sébastien Pauchon nous a ouvert les portes de son atelier-bureau, où les éléments du mobilier livrent autant d’indices sur ce mordu de jeux de société.

Le billard

Sébastien Pauchon a le regard franc sous ses sourcils en circonflexe. Comment est-il venu au jeu? Pas de plan de carrière ici. Mais des envies qu’il a simplement suivies. «Qui sait, peut-être que dans dix ans je ferai du cinéma», lance l’éditeur, résumant bien sa philosophie. Après une demi-licence en chinois, il se consacre au billard dès 1996 (compétition et instruction) et travaille à côté pour se financer. Plusieurs mandats de graphisme aussi, appris sur le tas. Puis il lâche le billard qui implique trop de voyages à l’étranger. Le Veveysan privilégie sa vie de famille. Sa fille, Salomé, a maintenant 12 ans.

Lui, enfant, aime les échecs et veut trouver des variantes au Risk. Au Gymnase, ce sont les cartes avec ses camarades. «Des jeux classiques», décrit Sébastien Pauchon. Il y a une dizaine d’années, il achète au hasard Carcassonne, une des créations qui a révolutionné le genre. Il adore, se passionne, s’y met aussi. En 2005, il est primé pour des prototypes, la presse en parle et une compagnie d’assurances suisse commande des jeux pour ses clients. Jamaica et Animalia ont un tel succès qu’ils sont édités pour le grand public. C’est Gameworks qui s’en charge, créée pour l’occasion. Ces dernières années, Sébastien ­Pauchon travaille uniquement comme éditeur.

Une dizaine de jeux et de nombreux prix plus tard, la maison d’édition est désormais bien reconnue dans son domaine. Mais l’éditeur précise: «Le jeu, ce n’est pas un milieu de stars.» Sébastien Pauchon n’est pas de ceux qui se mettent en avant.

Les rayonnages

Ils recouvrent les murs. Des centaines de jeux de société sont classés sur ces étagères par maison d’édition, format de boîte ou couleur. Sébastien Pauchon semble un peu maniaque. Mais c’est un atout dans son domaine: la précision y est gage de qualité.

«Les gens ne sont pas conscients qu’il y a un auteur (ou plusieurs) pour chaque jeu, déplore l’éditeur, qui compare l’élaboration d’un jeu à celle d’un livre. On vient me trouver avec une proposition. Si je la trouve intéressante, je m’engage à l’éditer. Ensuite je retravaille le jeu: parfois il faut ajuster plusieurs aspects, parfois on change une règle et c’est le déclic, comme pour Bonbons (ndlr: un jeu qui revisite le memory).»

Il faut jouer et rejouer, parfois pendant plusieurs mois. «Pour Bonbons, on pouvait faire plusieurs parties par jour car le jeu dure 15 minutes. Mais pour Tikal II (ndlr: un jeu tactique où le joueur est un explorateur, plongé dans la jungle guatémaltèque), il faut compter près de deux heures. Les ajustements ont été plus complexes. On proposait des changements aux créateurs et on devait attendre qu’ils testent nos suggestions.»

Sébastien Pauchon ouvre le prototype de Crazy Circus. Le projet de réédition est déjà bien avancé, mais il y a un problème de production. L’éditeur sort de la boîte un lion, un éléphant et un ours blanc. But du jeu: trouver la combinaison qui permet de les déplacer comme demandé. Ce sont ces grosses pièces qui posent problème. Prévues en bois, elles sont encore trop chères à fabriquer.

Yspahan

Sur une petite table vers la fenêtre, Yspahan, un jeu de commerce en plein empire perse. Une création de Sébastien Pauchon, éditée par Ystari Games. Enorme reconnaissance, le jeu a été nominé en 2007 pour le prestigieux Spiel des Jahres (Jeu de l’année) allemand, l’Oscar des jeux de société. «Le Spiel, c’est le tremplin absolu, explique Sébastien Pauchon. Si le jeu gagne, les ventes décollent. La nomination amène, elle, surtout du prestige.» Les Aventuriers du rail, Carcassonne et Les Colons de Catane ont gagné le fameux sésame. Génialité de ces jeux et peut-être effet de mode, ils ont atteint des centaines de milliers d’exemplaires vendus. Alors qu’en général les premiers tirages d’un jeu varient entre 2000 et 10 000 exemplaires (ils sont réédités suivant leur ­succès).

Sébastien Pauchon a encadré ses prix et nominations (ou plutôt ceux des jeux qu’il a créés ou édités) à côté de son bureau. Parmi eux, plusieurs nominations pour l’As d’or du salon de Cannes.

Dessins

Sur les murs encore: les dessins originaux de Vincent Dutrait pour Tschak!, des médailles et une affiche de billard, un photomontage de Jamaica («Le jeu a fait un gros boom à sa sortie à cause du visuel», décrit Sébastien Pauchon) et des dessins d’anciens camarades de sa fille pour remercier l’éditeur d’avoir offert Animalia à la classe. Un peu plus tôt, Salomé, de l’autre côté de la fenêtre, a salué son père. C’est donc là que vit la famille Pauchon. L’endroit est connu à Vevey; la cour de la Valsainte accueille des spectacles chaque été. Une confidence encore: l’éditeur veut se remettre à la création. Sur la table devant lui, un carnet ouvert laisse entrevoir des croquis.

www.gameworks.ch

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