INÉGALITÉS

Le genre a son prix à l’Université de Genève

Sept travaux ont été récompensés, explorant ce que les sociétés humaines bâtissent à partir de la différence biologique entre les sexes

Les Gouines Rouges, groupe féministe lesbien dans la France des années 1970. Les 200 000 femmes emprisonnées aux Etats-Unis (dont près de 100 000 mères célibataires), en grande partie dans le cadre de la «guerre contre la drogue». Les «femmes de réconfort», esclaves sexuelles coréennes de l’armée japonaise entre 1928 et 1945. Les Genevoises lambda qui traversent la ville la nuit, aux prises avec les représentations sociales de la vulnérabilité des femmes dans l’espace public. Les victimes de violences domestiques issues de l’immigration qui, ayant cessé de faire ménage commun avec l’auteur des faits, sont expulsées de Suisse. Des personnes dont le parcours pose la question du genre: c’est-à-dire de ce que les sociétés bâtissent – identités, normes, statuts – autour de la différence biologique de sexe.

En instituant le Prix genre, dont la première volée a été récompensée mardi, l’Université de Genève ajoute une dose de visibilité à ce champ d’étude, qu’on perçoit de moins en moins comme exclusivement lié aux rapports sociaux entre hommes et femmes et de plus en plus comme étant à l’œuvre dans la construction de la société tout entière. Sur les 45 travaux de bachelor et de master reçus, sept ont été primés – et présentés en 180 secondes par leurs auteures.

Normes et dilemmes

La sociologue Sarah Destanne de Bernis observe comment les Gouines Rouges remettent en question dès 1972 «le cadre hétéronormé qui, à leur sens, caractérisait le mouvement féministe»; en «interrogeant l’hétérosexualité en tant qu’institution» et «les mécanismes qui la maintiennent en place», leurs écrits inversent «l’habitude d’expliquer ce qui est différent, plutôt que la norme». Loriane Favez, dans son bachelor en relations internationales, évoque le chiffre vertigineux de 888%: «C’est l’augmentation du taux d’incarcération des femmes aux Etats-Unis entre 1986 et 1996; une hausse deux fois plus importante que celle des hommes, largement due à la consommation ou au trafic de stupéfiants.» Ces femmes sont les victimes ignorées de la désormais malfamée «guerre contre la drogue» lancée par le président Nixon en 1971.

Dana Masden, pour son bachelor en études est-asiatiques, s’intéresse aux Coréennes prostituées de force dans les «stations de réconfort» de l’armée japonaise. Le phénomène, relevant à la fois «de la violence systématique contre les femmes et de celle, colonialiste, qui cible une ethnie», est emblématique de la manière dont «la façon de construire le pouvoir est fondamentalement genrée», comme l’est la domination sur des peuples, des classes sociales et des nations. Claire Camblain explore le dilemme qui accompagne la présence nocturne des femmes dans l’espace urbain: comment penser à sa sécurité, tout en évitant de s’enfermer dans des représentations genrées qui donnent un accès différent au territoire selon le sexe? Il faut d’une part «des opérations urbanistiques», mais aussi «un travail de déconstruction des imaginaires géographiques».

Stéphane Mitchell scrute les héroïnes de la cinéaste Céline Sciamma (photo), qui endossent les identités comme des costumes et défient la possibilité de définir ce qu’est une «jeune fille». Véronique Sidler s’intéresse au «je» qui raconte sa vie dans les romans «Written on the Body» de Jeanette Winterson et «Sphinx» d’Anne Garréta, décrivant les stratégies d’écriture qui empêchent de savoir quel est son sexe. Raphaël Roux analyse la loi protégeant les victimes de violences domestiques, introduite en Suisse en 2007, et les liens problématiques qu'elle entretient avec le droit des étrangers: une femme bénéficiant d’une autorisation de séjour au titre du regroupement familial risque l’expulsion si elle en appelle à cette loi… «Il faut beaucoup souffrir et le prouver pour éviter un renvoi», note le juriste; ce qui aboutit, de fait, à «baisser le standard pour reconnaître ce qu’est une victime de violence».

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