Il a l'étoffe d'un grand aventurier. De la trempe des Alexandra David-Neel ou Ella Maillart. Missionnaire aux ouailles éparses, il est surtout aujourd'hui l'un des derniers témoins occidentaux de l'arrivée des Chinois au Tibet. A plus de 80 ans – on ne saura pas son âge exact, Alphonse Savioz ne rêve que d'une chose: retourner sur le Toit du Monde. Pour revoir ce qui a été le but de sa vie. Pour retrouver son ami, le père Maurice Tornay, enseveli à Yerkalo, un village de l'Himalaya. Pour boucler la boucle.

Il y a près de cinquante ans, le chanoine de la congrégation du Grand-Saint-Bernard, le célèbre hospice valaisan, s'est réfugié dans les montagnes de Taïwan, chassé par les communistes de Chine populaire. C'est là qu'il poursuit son œuvre, sur le versant est de l'île, avec les aborigènes. Une population de quelques centaines de milliers d'individus convertie en bloc au catholicisme. Dans le presbytère de sa paroisse de Tienhsiang, plantée dans un décor d'à-pic recouverts de végétation tropicale prise dans les brumes, Alphonse Savioz livre son étonnante histoire.

«En 1947, on l'appelait encore le Tibet oriental et sa capitale était Chamdo. C'est là que j'ai été affecté.» Le doigt du chanoine, comme aimanté, s'abat sur la carte de la Chine qui orne la pièce. Un an plus tôt, il quittait son village natal d'Arbaz, proche de Sion, la vigne et l'hospice du Grand-Saint-Bernard pour partir à la conquête de l'une des régions les plus inaccessibles de la planète.

La première étape de ce périple l'amène à Yunnanfu (l'actuelle Kunming), la capitale du Yunnan, une province du sud-ouest de la Chine. Là, un jésuite français lui enseigne les rudiments du chinois. Puis il gagne Deqen, au nord-ouest de la province habitée par des populations proto-tibétaines. Il y apprend le tibétain. Enfin Chamdo où il vit dans un milieu hostile, vide d'étranger, avec pour seule présence officielle un opérateur radio du gouvernement tibétain.

Missionnaires, les émissaires du Grand-Saint-Bernard cherchent à convertir les Tibétains. Mais leur véritable but est de reproduire, à des milliers de kilomètres de leur Valais natal, un hospice, à l'identique du leur, encore plus haut dans les marches himalayennes. Le père Maurice Tornay, qui l'a précédé dans cette entreprise quelques années auparavant, avait choisi un col entre les vallées du Mékong et de la Salouen, un endroit qui, aujourd'hui encore, reste coupé du monde la majeure partie de l'année. «Nous voulions venir en aide aux voyageurs et aux transporteurs de vivre pour les Lisu, une ethnie très pauvre.»

Les pierres des murs s'accumulent jusqu'à près de deux mètres de hauteur. Dans la violence. En 1948, la construction doit définitivement être abandonnée sous la menace des brigands. Abandonnée, l'idée d'un hospice du Grand-Saint-Bernard tibétain n'aura pas été totalement vaine. Durant la Seconde Guerre mondiale, les fondations de l'édifice sont le principal point de repère pour les pilotes américains qui assurent un pont aérien entre la Birmanie et la ville chinoise de Chongqing où le gouvernement nationaliste de Chiang Kai-shek s'est réfugié.

«C'est comme ça», ponctue après chaque phrase, avec une pointe d'accent valaisan, Alphonse Savioz. La mémoire revient par éclats, très précise. Enfoncé dans son fauteuil, le chanoine semble avoir des bras démesurément longs. Seul signe qui le rattache au pays, une montre au design «swiss army» orne son poignet. La conversation revient irrésistiblement à ces cinq années tibétaines. Inutile de chercher à savoir ce qui s'est passé avant, ni même à vouloir s'étaler sur ce qu'il est advenu par la suite.

Chassés de leur hospice inachevé, les pères du Grand-Saint-Bernard ne baissent pas les bras. Alphonse Savioz regagne Chamdo. Maurice Tornay Yerkalo où il a fondé la première communauté chrétienne de ce qu'on appelait alors le Tibet interdit. «Dans ces régions, les Tibétains ne voulaient pas d'étrangers, encore moins de chrétiens, nous étions toujours persécutés.» L'histoire se finit dans le sang. Maurice Tornay et «son boy» sont tués par des lamas en 1949. C'est Alphonse Savioz, arrivé plus tard sur les lieux, qui doit l'enterrer. Le père valaisan avait 39 ans. Comme une icône, le portrait de l'ancien compagnon illumine aujourd'hui la chapelle de Tienhsiang. «Ils ne voulaient pas des chrétiens», répète le chanoine.

Un an plus tard, en 1950, l'«Armée populaire de libération» chinoise défile dans les rues de Chamdo pour en prendre le contrôle. «Le comportement des Chinois fut d'abord très doux. Ils avaient peur des Tibétains. Il y avait déjà eu beaucoup de troubles. Nous étions constamment en danger.» Pour le missionnaire, dans un premier temps, cette présence est plutôt rassurante. «Il y avait des groupes très sauvages qui nous attaquaient régulièrement. Les Tibétains disaient lutter contre les communistes, mais ils venaient souvent piller les villages.»

Les Chinois ne tardent pourtant pas à changer d'attitude, à se durcir. «C'était le contrecoup de la guerre de Corée, l'occupant a serré la vis contre les Tibétains. Et ils ont subi plusieurs revers.» Dans cette guerre violente qui s'engage au Tibet oriental, les missionnaires n'ont plus leur place. Alphonse Savioz est chassé par les communistes en mars 1953.

Il abandonne son rêve par la porte de Hongkong pour se replier sur Taïwan, la nouvelle base du régime nationaliste de Chiang Kai-shek, vaincu par les troupes de Mao Tsé-toung. Le chanoine y découvre «un régime extraordinairement policier» dont il souffrira longtemps.

Espère-t-il finir ses jours en Suisse? «C'est pas si mal ici. Je n'ai pas la nostalgie du pays, plus personnes ne m'attend là-bas.» Le vieillard quitte son fauteuil pour la carte de Chine: «Je ne sais pas si je ne vais pas y retourner… si je suis encore un peu en forme.» Le virus des hautes vallées tibétaines ne l'a plus quitté. Au début des années 80, alors que la région était encore interdite d'accès aux étrangers, il y effectue une dizaine d'escapades, déguisé. «Je passe facilement pour un Kampas.» De fait, n'était la moustache, tant ses élégants traits du visage, sa peau mate que sa très grande stature ne sont pas sans évoquer ces fiers guerriers qui furent le fer de lance de la résistance antichinoise.

Il tient pourtant à remplir une dernière mission: «A Dali (dans le nord-ouest du Yunnan), vit encore un élève tibétain du père Tornay. C'est un excellent catéchiste. Je veux l'encourager à retourner au Tibet. Il n'y a plus de danger aujourd'hui. Il y a deux ans, un prêtre tibétain a été nommé à Yerkalo.»

La pénombre gagne la vallée. «C'est plus encaissé que dans le Valais, mais c'est jamais blanc au sommet.» Alphonse Savioz enclenche l'interrupteur de la chapelle. «Voilà. Il faut que je vous laisse, il y a quelques personnes qui devraient venir. Oh… plus beaucoup.»