Société

Gens: Claude-Inga Barbey, l'écriture au cœur

La comédienne et la troupe de Bergamote font salle comble depuis cinq mois au Théâtre du Petit Hébertot à Paris. Avant quelques représentations à Morges, la chroniqueuse du «Temps» évoque ses mots, sa maison et son enfance

Il y a d'abord la maison, bâtie au XVIIe siècle, imposante et belle comme une matrone. La gare de Genève est à cinq minutes en voiture mais la ville n'est ici qu'un souvenir: l'herbe folle du jardin perce la neige par endroit, un couple de grands corbeaux se chamaille dans les arbres nus. Claude-Inga Barbey invite à s'asseoir dans la cuisine où ronronne un poêle. «J'ai du thé de Noël, cela vous dit?». Pas de fioritures dans la voix ni dans les yeux. Une façon de prendre à pleine main chaque minute qui passe, sans reprendre son souffle; de poser en silence sa règle du jeu, brûlante, «attention, pas de tricherie». Depuis cinq mois, elle et son équipe de Bergamote (Patrick Lapp, Claude Blanc, Daniel Rausis) font salle comble au Théâtre du Petit Hébertot à Paris. Une presse élogieuse et un bouche à oreille efficace ont tout naturellement conduit la version scénique des aventures douces-amères du couple Monique et Roger (RSR La Première, dimanche 10h-12h) à entrer dans la course des «Molière» 1999, catégorie «spectacle à sketches». Ces jours-ci, entre deux représentations parisiennes, le Théâtre de Beausobre à Morges accueille leur nouveau spectacle Bergamote et l'ange.

Trois jours par semaine donc, la comédienne est loin de sa maison comme on dirait d'une plante qu'elle est coupée de son biotope. Paris n'est dans sa bouche qu'une aire géographique blafarde et sans air. «Avant chaque départ, je range mes affaires comme si j'allais mourir. Partir d'ici, c'est m'enlever un morceau de moelle épinière à la petite cuillère.» Le déjeuner des enfants (17, 10 et 9 ans) mijote dans un coin de la cuisine. La maison-bulle joue pleinement son rôle de sas de protection dans la matinée froide. «J'en sors pour trouver le monsieur pakistanais qui attend son linge dans le lavomatic; pour suivre du regard la vieille dame sur son banc; pour imaginer la vie du couple dans le bar d'à côté. C'est pour cela que je pars au front.» Le monsieur pakistanais, la vieille dame et le couple ressurgissent quelques semaines plus tard dans la chronique «Papier tue-mouche» que Claude-Inga Barbey livre au Temps chaque mercredi.

L'écriture était là depuis le début, bien avant le théâtre. La maison aussi d'ailleurs. Elle appartenait alors aux deux grands-tantes de Claude-Inga. Les parents étaient toxicomanes. Les deux vieilles filles recueillent la petite. «J'ai passé mon enfance à attendre qu'on vienne me chercher.» La maison du bonheur d'aujourd'hui ressemblait alors à une demeure de mauvais rêve avec des volets perpétuellement fermés et une odeur lourde de renfermé. Les deux femmes sont des féministes convaincues qui lisent l'Odyssée en grec à leur protégée. «Très tôt, je me suis inventé des mondes dont j'avais beaucoup de mal à sortir.» L'enfant se rêve écrivain. L'adolescente devient comédienne: Conservatoire, Théâtre des Années avec Philippe Macasdar, Théâtre de Poche, Théâtre de Carouge, Comédie de Genève… Puis survient le choix de tout arrêter pour les enfants: «Je ne supportais plus de devoir me couper en deux.»

Pendant cinq ans, la mère au foyer s'impose d'écrire tous les matins deux heures avant le lever de la famille. Un scénario et trois pièces de théâtre – «très mauvaises» – voient ainsi le jour dont Un jour je t'apprendrai à peler un fruit et Le moulin qui tourne au fond de la mer. La rencontre avec le comédien Patrick Lapp la conduit à la radio. «Pendant deux ans et demi, j'ai écris quatre définitions de mot par jour pour les Dicodeurs. Cet entraînement m'a appris à synthétiser, à créer un univers en quelques lignes.» Bergamote se base sur l'improvisation mais les personnages de Monique et Roger ne font qu'«écrire» sur le vif des scènes d'un quotidien si banal et si «trempé» qu'il semble parfois incongru sur les ondes.

Ce quotidien vu à la loupe, dans ses moindres recoins intimes, jusque dans le reflet d'une flaque d'eau qui contient toute la tristesse d'une après-midi, Claude-Inga Barbey le raconte semaine après semaine. Ses sœurs de cœur sont les écrivaines anglaises Elisabeth Taylor, Anita Brookner et Barbara Pym. «L'anglophilie est une constante de ma famille. J'ai retrouvé les journaux intimes de mon arrière-grand-mère. Elle raconte en anglais la vie de la maison qui s'appelait encore au début du siècle «Le domaine des artichauts.»

Pas toujours facile d'être de l'entourage d'un écrivain. «Mes proches, mon mari me font parfois des scènes houleuses quand ils trouvent que j'en ai trop dit. Je mets beaucoup de moi dans mes textes. Et dans Bergamote. Dans tout.» Dans le grand salon aux tentures défraîchies de la maison aux artichauts, Claude-Inga Barbey regarde passer un chat récemment sauvé de la poubelle. «Deux instants m'ont marqué cette semaine. La phrase «Il pleut sur la rivière» entendue dans une chanson à la radio et la vision d'une Noire américaine qui sortait du métro à Paris avec son fils trisomique. Je ne sais pas encore ce que je vais en faire.»

«Bergamote et l'ange», Théâtre de Beausobre, Morges, loc. 021/ 801 16 97. Les 2, 3, 30 et 31 mars. Usine à Gaz, Nyon, 8, 9 et 10 mai; Théâtre de l'Echandole, Yverdon, les 18, 19, 20 et 21 mai; Théâtre du Grütli, Genève, en juin.

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