Gens. Claude-Oliver Rudolph, un colonel macho aux côtés de James Bond

Mauvais garçon des scènes allemandes, il joue actuellement au Schauspielhaus de Zurich le tambour-major très sexe du «Woyzeck». Bientôt, on verra dans «The World is not enough» ce Franco-Allemand qui aime se battre et séduire

Qu'est-ce qu'un macho? Claude-Oliver Rudolph en a une idée très précise qu'il résume par trois éléments – trois éléments parce que que Godard disait qu'un bon film devait pouvoir être expliqué en trois phrases. Le macho, donc, et comme l'enseigne l'espagnol, c'est l'homme. Mais un homme qui porte le manteau de sa femme, qui la protège et sait choisir un bon vin au restaurant. Claude-Oliver Rudolph applique cette règle de trois sans faillir. Dans la vie et sur l'écran. Car, pour lui, un acteur ne joue pas, il «est». A cet égard, il cite à Lee Strasberg, maître de l'actor's studio: «Don't act please, just be». Et sa référence suprême, Marlon Brando, le seul qui, d'emblée, a réussi à effacer la virtuosité. Il dit aussi: «La différence entre la vie et le jeu est mince comme une membrane de cellule».

L'art d'«être», «le plus difficile qui soit», pourtant, n'empêche pas un zeste de coquetterie. Rencontré au Schauspielhaus de Zurich où il «est», ces jours-ci, un tambour-major très sexe dans un Woyzeck* à fleur de peau, Claude-Oliver Rudolph tient à se faire maquiller avant de poser pour la photo. Mitraillé, il reste imperturbable, bras croisés, visage figé. Il ne sourit jamais. Parce qu'il est un macho, un killer, un mac.

Du moins, c'est l'image que, à 43 ans, il continue à propager dans la presse germanophone et au fil d'une filmographie qui alterne rôles de souteneur violent et karaté. On raconte qu'il lui arrive de se battre au détour d'un bar, qu'il a flambé toute sa fortune, qu'il a épousé une comtesse. Voilà la légende – qui a sa part de vérité. Derrière, il y a l'homme, le macho donc, infiniment plus complexe. De mère française, il a été élevé entre les mines de la Ruhr. Son père a vendu des fourrures avant de courir les enchères pour acheter des grands crus. Lui s'inscrit à l'université, en philosophie, en dramaturgie et en littérature italienne. Mais son chemin croise – dans une rue – celui de Werner Schroeter qui l'engage, le fait tourner dans des films et l'introduit dans sa clique, qui compte Peter Zadek, Rainer Werner Fassbinder, Ingrid Caven. Avec eux, Claude-Oliver Rudolph joue au Schauspielhaus de Bochum – crème de l'avant-garde à cette époque – et enchaîne des rôles dans Les Larmes amères de Petra von Kant (Fassbinder) ou Titus Andronicus (Shakespeare). En 1981, on le retrouve, jeune matelot, dans le mythique Das Boot de Wolfgang Petersen.

Après ses débuts flamboyants – qui l'ont rendu riche très jeune –, comment cela se fait-il qu'il se fourvoie ensuite dans des séries B, qu'il joue du poing dans Le Roi de Saint-Pauli, après s'être même commis, en France, dans la série Châteauvallon? «Jusqu'à 50 ans, je peux continuer à faire du karaté, au-delà, ce serait lamentable, lance-t-il. Mais, d'ici là, cela me permet de gagner facilement de l'argent. Et j'ai besoin de beaucoup d'argent pour produire mes films.» A ce jour, Claude-Oliver Rudolph a déjà produit 8 films – qui l'ont ruiné. Il a perdu des millions, les maisons héritées de sa grand-mère, dont une en Champagne, ses voitures de collection. Des regrets? Il répond par une moue dédaigneuse. Le luxe, il l'apprécie, mais il n'a pas de temps pour le pleurer. La vie tourne, c'est sa philosophie. Avoir épousé une aristocrate – la comédienne Sabine von Maydell – fait aussi partie de sa philosophie: «Le prolétaire prend sa revanche sur l'aristocratie. C'est la comédie humaine.»

Donc, Claude-Oliver Rudolph est pour une redistribution des biens. Ainsi, comme acteur, il est prêt à tous les compromis – tant que ça rapporte. En tant que producteur, il n'en accepte aucun: il tourne des films politiques en noir et blanc, il lance des jeunes acteurs, il perd de l'argent, mais il reçoit des prix. Ses sujets? Le mouvement de la beat-music ou la destruction des mines de fer de la Ruhr – sur fond de chœurs de l'Armée rouge. «En 1917, Rosa Luxembourg avait déjà prédit cela, commente-t-il: la Ruhr qui pleure, le capitalisme qui ferme les usines.» Attention, cependant: Claude-Oliver Rudolph n'est pas communiste, mais anarchiste – et il connaît ses textes. Et il dit: «Je suis la voix de ceux qui n'ont pas de voix. C'est mon devoir et ma politique, c'est pour cela qu'on m'aime. On ne peut plus poser des bombes comme dans les années 60 et 70: ça, c'est le vieux style. Aujourd'hui, on entre dans un nouveau millenium, il faut lutter avec les armes du cinéma, de la télévision.»

Donc, il n'hésite pas à coproduire avec RTL ni à se prêter au jeu de l'interview sur ce qui est la chaîne allemande la plus commerciale. Mais il y impose son style et y parle de karaté, parce que le mot «anarchisme» y est bien entendu banni. Claude-Oliver Rudolph est aussi fin diplomate que provocateur. Ainsi, à Munich, «capitale des chemises brunes», il a monté – pour la première fois en Europe – Mon Ami Hitler, de Mishima. Dans le vénérable et fastueux Théâtre Résidence et en collaboration avec les organisateurs de l'exposition consacrée aux crimes de la Wehrmacht, présentée sur fond de polémique en Allemagne. Son oncle français a été tué pendant la Deuxième Guerre mondiale – ce qui l'a dispensé de service militaire. Mais pas du devoir de mémoire. En ce moment, il écrit – après avoir lu une énorme documentation française longtemps inaccessible en Allemagne – un livre et un scénario pour dire toute la vérité sur la torture perpétrée dans les camps de concentration. «Cinquante ans après la guerre, je serai le premier à montrer la vraie réalité du nazisme, lance-t-il en s'échauffant. J'écrirai, sous forme de conte, la plus grande aventure du monde. Ce sera l'histoire d'un adolescent réchappé des camps.» Celui qui n'est pas communiste tient, à ce propos, à rappeler cela: «C'est l'Armée rouge qui a arrêté Hitler: on ne peut pas l'oublier. Dans le dernier James Bond, The World is not enough**, je joue un colonel russe qui se bat contre la mafia et contre le capitalisme. Il est le dernier communiste honnête, il est entre deux mondes, il doit donc mourir.»

Claude-Oliver Rudoph est lui aussi entre deux mondes. Star en Allemagne, il vit maintenant en France où il reste peu connu mais dont il a largement épousé la culture. Il fume des Gitanes brunes, il aime Gainsbourg et le cinéma français sur lequel il est imbattable. Son acteur préféré est Michel Simon. «Et pour les femmes, vous ne me posez pas la question?», s'étonne-t-il. Alors oui, on la lui pose et la réponse fuse: «Simone Signoret, évidemment.» Pour l'avenir, il rêve de faire tourner Gérard Depardieu dans son prochain film. «La France aime ses acteurs, enchaîne-t-il. L'Allemagne, qui a d'excellents comédiens, n'arrive pas à être fière. Parce que, ayant perdu deux guerres, elle souffre toujours d'un complexe d'infériorité. Depardieu a été arrêté, conduisant en état d'ébriété. Mais on lui donne la Légion d'honneur. Moi on me met en prison parce que j'ai des dettes. C'est ça, la différence entre l'Allemagne et la France.» Le temps a tourné. Le dernier rappel des comédiens a sonné, il est temps de se quitter. Claude-Oliver Rudolph s'éclipse sur un baisemain – fidèle à lui-même.

* Woyzeck de Büchner au Schauspielhaus de Zurich jusqu'au 29 déc., tél. 01/ 265 58 58.

** The World is not enough, la semaine prochaine sur les écrans romands.

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