Société

Gens: Dominique Warluzel, fils de Claude et de Rita

Une tradition d'officiers de carrière dans sa nombreuse famille paternelle a fait ressembler son enfance à la vie de caserne. Le divorce de ses parents deux ans après sa naissance a cloisonné la vie de famille de ce brillant avocat qui voulait être acteur

Dans cet hôtel particulier de la rue Saint-Victor, à Genève, la salle d'attente de l'étude d'avocats B & W a des airs de boudoirs de cocotte du XIXe siècle. Ça ressemble si peu à Dominique Warluzel. Son bureau de marbre lisse, très large, tient le visiteur à distance. Peu d'objets, tous bien ordonnés. Il a gardé de son enfance passée dans une famille de militaires un certain goût pour les choses rangées. Les choses, pas les gens.

Cet homme a la réputation d'être précoce: licencié à 23 ans, choisi dans la multitude par Me Dominique Poncet pour devenir son assistant, il se voit confier rapidement des dossiers importants. Il plaide 8 fois aux Assises alors qu'il n'est encore que stagiaire. Une fois décroché son brevet d'avocat, il plaide l'affaire Medenica, puis celle du ravisseur de la fille de Frédéric Dard. Mais ça ne suffit pas à ce boulimique qui remplit les moindres parcelles de son temps par peur d'en manquer et de disparaître précocement, comme son père, à 37 ans. Il se lance dans la justice cathodique. A 41 ans, Dominique Warluzel continue de naviguer entre son étude (depuis deux ans, il s'est associé avec Maître Marc Bonnant) et la télé: «Au-delà des grilles» sa nouvelle émission, a commencé d'être diffusée il y a quinze jours. Le lendemain de l'entretien, l'avocat partait pour Paris plaider l'«affaire» de la biographie avortée de Delon par Bernard Violet.

Dominique Warluzel s'est donné une heure et quart pour raconter l'histoire de sa famille. Ce n'est pas un sujet qu'il aborde volontiers. L'exercice est douloureux. Lorsqu'il égrène les moments les plus importants de sa vie, outre la mort de son père, il ne s'agit que de rencontres masculines. Pas une seule femme. «Tiens, s'exclame-t-il surpris, c'est vrai. C'est effrayant… Mais bon, elles ne me sont pas venues à l'esprit, on va pas tricher…» Les hommes ont imprégné très fort la vie de Dominique Warluzel, des hommes à la limite de la caricature, virils, forts et autoritaires, comme son père, ancien para: il y a Me Dominique Poncet, «l'autorité et le savoir», Alain Delon, «un ancien militaire lui aussi», Frédéric Dard, «pour le verbe», Marc Bonnant… Autant de pères de remplacement que l'avocat genevois s'est choisis. Quant aux femmes, fort nombreuses, elles ont traversé sa vie comme des comètes. Le monde des sentiments est trop fluctuant, Dominique Warluzel le maîtrise mal: il lui préfère le registre de la pensée. Ça le rassure.

"Le souvenir que j'ai de mon grand-père paternel? Un uniforme bleu, des gants, une casquette, des galons dorés. Il était commandant à l'arsenal de Toulon. La famille de mon père était composée de 11 enfants – 8 garçons et 3 filles. La plupart des hommes étaient officiers de carrière ou officiers tout court. Aux repas, dans la grande maison familiale qui s'appelait «Les Jars», nous étions très nombreux, 20 ou 30, une vraie horde de caserne. Mon grand père nous imposait un cérémonial très strict. Prière avant de manger, prière après, silence total à table, interdiction de prendre la parole sans y être autorisé. Une espèce de discipline de caserne haut de gamme… Ça comprime un peu. J'avais 4 ou 5 ans et une nature plutôt rebelle, mais là, je devais plier. C'était impressionnant de voir tous ces uniformes autour de la table: il y en avait des blancs, des bleus. Je ne savais jamais très bien si la guerre était finie ou si elle continuait. Mais je ne récuse pas pour autant l'armée. La vision que j'avais de l'armée française, c'était pas rien!

»Je n'ai pratiquement pas de souvenir de ma grand-mère. C'était une femme stricte et sévère, toujours en noir, chapeau, voilette. Mes grands parents n'étaient pas des gens avec lesquels on dialoguait quand on avait mon âge: pour leur parler, c'était une entreprise. Cette absence de dialogue, de sentiments exprimés, ça fait naître des appétits, ça fragilise aussi. D'où les difficultés à exprimer le sentiment, à le faire vivre, à le faire naître, à l'embellir et à le faire durer… Je n'ai même plus le timbre de leur voix à l'esprit. Mon grand-père s'appelait Charles, et ma grand-mère… Je ne sais plus. Après le divorce de mes parents, les liens ont été complètement coupés entre cette famille et moi. Je ne les ai plus revus dès l'âge de 12-13 ans. Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. Je n'ai jamais voulu le savoir. J'ai un demi-frère, le deuxième fils de mon père. Il vit en Suisse, d'ailleurs. Je ne l'ai pas revu depuis plus de 20 ans. C'est volontaire mais je ne sais pas pourquoi. La rencontre ferait renaître tout ce passé et cela m'est trop douloureux.

»En pleine Seconde Guerre mondiale, mes grands-parents, qui n'arrivaient plus à assumer l'intendance de cette grande famille avaient envoyé deux de leurs garçons à Genève, via la Croix-Rouge. Dont mon père. Il avait été recueilli par une famille genevoise. C'est dans cette ville qu'il a rencontré ma mère plus tard. Ma mère m'a eu à l'âge de 18 ans, mon père devait en avoir 22. Il était officier parachutiste. Le centre de formation des parachutistes en France étant Pau, je suis né là-bas, juste avant que mon père ne parte pour l'Algérie en 1957. Mes parents se sont mariés après l'accident. L'accident, c'était moi. Connaître les conditions dans lesquelles je suis venu au monde ne m'a pas troublé: ce dont j'ai souffert, c'est la manière dont les choses ont tourné par la suite. Ils ont divorcé dès que mon père est rentré d'Algérie, deux ans plus tard. Je ne peux pas jurer que l'exemple des couples de ma famille n'ait pas été dissuasif. J'ai vécu une suite ininterrompue de relations écourtées et aujourd'hui je n'y crois plus. J'ai quitté pas mal de femmes et beaucoup m'ont quitté parce qu'elles voulaient des enfants, pas moi. Je trouvais qu'il y avait une part d'aléas trop importants dans mon existence pour embarquer des tiers qui n'auraient pas nécessairement voté pour ce plan-là.

»De retour en Suisse, mon père a repris son travail, technicien en génie civil. J'avais 3 ans. Je le voyais à intervalle régulier jusqu'au moment de sa mort en 72. On allait skier, il pilotait: tous les week-ends j'allais à Prangins avec lui pour voler. On avait un rapport d'officier à soldat. Il était très grand, solide, cheveux rasé, l'image type du légionnaire. En 1965, il est parti comme coopérant en Afrique: il est resté 5 ans entre le Ghana et le Nigeria. Je ne l'ai plus vu. J'ai reçu beaucoup de lettres de lui, que j'ai gardées. Il est rentré en 1969-70. Il est mort en 72. Un peu court pour se connaître. Il a eu un infarctus à 37 ans. J'en avais 15. Ce fut une bombarde. J'ai longtemps eu l'angoisse de mourir au même âge que mon père. C'est peut-être cette idée, mourir jeune, être réduit au néant, qui m'a poussé à faire tant de choses en un temps très court. J'ai toujours pensé que les choses ne dureraient pas: tout d'abord il y avait cette échéance et puis je me disais que j'avais eu trop de chance. Or comme j'ai une appréciation plutôt fondée sur le mérite, je trouvais qu'il y avait une part d'artifice immérité dans ce qui m'arrivait. J'ai vécu assez longtemps mon succès comme une usurpation… C'est probablement la conviction de ceux qui me veulent du bien, d'ailleurs.

»Dès l'âge de 5 ou 6 ans, j'ai vécu avec le second mari de ma mère. Il était avaricieux mais fortuné. Le cadre de vie était agréable, il y avait abondance de biens. Je n'ai manqué de rien… Je ne pouvais pas manquer de tout! En fait ça s'est très très mal passé entre nous. On m'a mis à l'internat à 8 ans à Florimont. De nouveau l'armée: hiérarchie, discipline, garde à vous devant le lit, extinction des feux, debout à 6 heures, messe. J'étais pas vraiment dépaysé, moins que les autres: ça ressemblait à s'y méprendre à ce que j'avais déjà connu. Mes relations avec mon beau-père se sont vraiment dégradées autour de mes 12 ans. C'étaient des conflits continuels: entre lui et ma mère d'une part et entre lui et moi d'autre part, d'une très grande violence. Quant à ma mère, entre nous deux, elle était dans une position inconfortable. C'est elle qui a enduré le plus, probablement… Vers mes 16 ans je suis parti de chez moi: sinon, je ne sais pas ce que j'aurais été capable de faire…

»Je suis passé assez près de la catastrophe vers 16-17 ans, j'étais parti pour faire une mauvaise carrière. On m'a recollé en pension à l'âge de 16 ans parce que j'avais mis le feu à l'ascenseur de l'immeuble que mon beau-père avait construit (il était architecte). A 18 ans, avec Christophe Lambert, on voulait faire du théâtre. Mais nos familles respectives pensaient que c'était une synergie cataclysmique. On nous a séparés. Il est parti pour Paris, moi à Nice. Je ne savais pas quoi faire. Ma mère voulait que je fasse des études pour des raisons alimentaires. J'ai accepté à condition de suivre les plus courtes: le droit. Après, les choses m'ont échappé. Ça peut paraître paradoxal, mais je ne voulais pas être avocat. Tout ce que ça supposait de ralliement à l'ordre établi m'en distançait. J'ai accepté le système le jour où Dominique Poncet, dont j'étais l'assistant à l'Université, m'a fait comprendre que c'était ça où rien. C'est lui qui m'a éduqué. Il m'a malmené, engueulé. J'avais besoin de ça à l'époque. J'étais révolté, en opposition comme on peut l'être à 20 ans sur à peu près tout. J'acceptai son autorité: elle était indiscutable. J'admire peu de gens, mais quand je les admire, je les admire bien.

De mes grands-parents maternels, j'ai aussi des souvenirs diffus. Ils s'appelaient Ludovic et Rose Lutolf. Mon grand-père était ouvrier chez Hispano-Suiza. Ils étaient très gentils avec moi, mais entre eux c'était des relations conflictuelles, dures et sèches. Ce n'étaient pas des intellectuels. Moi qui ai toujours aimé le verbe, l'échange, dans cet univers-là je n'avais pas d'interlocuteur. J'ai compensé avec des tiers. Une personne a joué un rôle lumineux dans mon enfance: ma grand-tante, Bernadette Folly. Elle était la veuve d'un homme très fortuné. Elle me traitait bien, je ne me sentais pas brimé. C'est elle qui a payé mes études. A partir de l'âge de 16 ans, j'ai beaucoup habité chez elle. Elle était propriétaire du Beau-Rivage à Interlaken et avait un très bel appartement. Chez elle, c'était douillet.

Ma mère?… Aujourd'hui ça se détend un peu."

Publicité