Il a préféré la terrasse tranquille d'un café du port au campement de son équipe sur le village assistance du Tour de France à la voile. Un entretien à l'abri des regards et des oreilles. Etienne David est quelqu'un qui n'aime pas se mettre en avant. Et cette introspection d'une heure et demie à destination d'autrui est pour lui une tâche difficile. Tout comme parler en public. Ce qu'il est amené à faire régulièrement depuis trois semaines que dure ce marathon à la voile le long des côtes françaises. Nouvel administrateur du Centre d'entraînement à la régate (CER), il est le skipper du voilier Ville de Genève Carrefour Prévention. Un bateau dont les résultats réguliers et parfois même brillants ne sont forcément pas étrangers au dynamisme et au positivisme que dégage Etienne David.

Il est la caricature parfaite

du personnage attachant. Belle gueule, sourire généreux, un brin de timidité, une bonne dose

de modestie… il réunit tous les ingrédients pour ne pas laisser indifférent.

A l'écouter parler, on se dit qu'il est surtout authentique puisque ses propos collent parfaitement à l'image qu'il donne. Il dit d'ailleurs aimer la mer «parce qu'avec elle tu ne peux pas tricher, te cacher derrière une image, tu es mis à nu… et les rapports y sont forcément entiers».

A 30 ans, Etienne David est plus que jamais immergé dans la voile. Sa passion. Comme beaucoup de régatiers, il y baigne depuis sa plus tendre enfance. Son père, un passionné lui aussi, l'emmène pour des croisières lémaniques dans l'embarcation familiale, un Lüthi en bois moulé de 7,50 m. Avant de lui acheter, à 7 ans, un Optimist. «On le remorquait derrière le voilier et dès que l'on entrait dans le port, je gréais et je tirais des petits bords. J'appréciais surtout quand le vent était soutenu, j'aimais l'entendre souffler dans les mâts. Et mon père se faisait traiter de bourreau d'enfant», raconte David amusé. Parallèlement à la voile, son esprit combatif le pousse dans les salles de judo qu'il va pratiquer pendant de nombreuses années. «J'y ai appris plein de choses. Notamment le respect de l'adversaire», souligne-t-il. A 15 ans, il lui faut toutefois choisir entre le judo et la voile. Et c'est elle qui a le dernier mot. Il se trouve qu'il fait alors du Laser, une série non seulement tactique et stratégique mais aussi très physique. Vital pour lui qui a grand besoin de se dépenser.

Son premier vrai challenge, il

le vit à 18 ans lorsqu'il est choisi pour défendre la Suisse au Championnat du monde IRU, une compétition dont le principe est d'avoir un représentant par pays. C'est la première fois qu'il se sent vraiment investi d'une mission. «Aujourd'hui, j'ai des sensations un peu identiques à celles de cette époque là, avoue-

t-il. Cette impression que tu as mis toutes les chances de ton côté, que tu t'es bien préparé, que tu es compétitif et que quelque chose te porte. Je pense que tout travail mérite récompense et que si tu fais les choses correctement, cette récompense arrive un jour ou l'autre.» La belle performance du voilier Ville de Genève Carrefour Prévention qu'il skippe en étroite collaboration avec Jean-Marc Monnard semble lui donner raison.

Après le Laser, Etienne David essaie de s'orienter vers une sé-

rie en double. Le 470 (monocoque) ou le Tornado (catamaran). Mais c'est la frustration. Ne tombant apparemment pas sur des coéquipiers aussi passionnés que lui, il se sent un peu tout seul à tirer sur la corde. Il décide alors de s'engager auprès de Pierre Fehlmannn sur le projet de la Whitbread (course autour monde en équipage avec escales) 1993-1994. Une aventure qui commence deux ans avant le départ puisqu'il participe à la construction du bateau.

Sur le plan professionnel, il sort d'une période très enrichissante. Associé à son professeur de diplôme de l'Ecole d'ingénieurs de Genève, il a monté un labo de recherche sur les matériaux. «J'ai énormément appris avec lui. C'était un passionné de recherche – il est malheureusement décédé, foudroyé par un cancer – qui savait être à l'écoute des autres. Que l'on soit ingénieur ou apprenti, chacun se sentait investi. Il mettait tout le monde autour de la table et l'on partageait nos idées, raconte Etienne David ému. Depuis, je n'ai jamais ressenti pareille atmosphère. Je ne me suis jamais senti aussi intégré dans une équipe de travail.» Sous-entendu que la voile est un loisir.

La Whitbread restera pour lui une expérience fabuleuse sur le plan humain. Enfant unique, il s'est pris quelques claques comme il dit en débarquant pour deux ou trois ans dans une équipe de 16 personnes. C'est surtout un petit problème de personnalité avec le skipper qui va le gêner. Lui qui refuse la hiérarchie et prône plutôt l'autodiscipline. «Je pense que les rapports de force diminuent de beaucoup la capacité de l'équipage. Si tu n'es pas bien dans tes pompes tu ne peux pas donner ce qu'on attend de toi. Cela n'empêche que cela reste une merveilleuse aventure. Nous étions une super équipe et avons vécu de beaux moments en mer et à terre.» A son retour, il signe un contrat avec un Ernesto Bertarelli pour participer à la construction d'Alinghi, le trimaran lémanique jaune, à sa mise au point et à ses premières courses. Là encore, cela se passe bien mais David rêve d'autre chose pour s'épanouir, s'exprimer librement.

Aujourd'hui à la tête du Centre d'entraînement à la régate qu'il a repris depuis l'automne dernier, il se sent enfin indépendant. Mais pas pour autant maître à bord.

Puisqu'il fait corps avec Jean-Marc Monnard qu'il a engagé comme entraîneur. «Il faut savoir se mettre à la bonne place. J'ai tout à apprendre avec Jean-Marc notamment sur le plan technique. Le but est de créer une équipe qui se complète et où règnent le dialogue et la confiance. Pour cela on fait les choses instinctivement.»

En résumé, Etienne David met en pratique toutes les leçons tirées de ses expériences antérieures. Les principes qui lui tiennent à cœur. Responsabiliser les équipiers pour créer une forme d'autodiscipline. Instaurer le respect. Réinventer la notion d'équipe. «Si je devais avoir un modèle sur ce Tour de France à la voile, ce serait l'équipage néo-zélandais. Les Anglo-Saxons ont l'habitude de fonctionner en équipe. Nous sommes beaucoup plus individualistes et créer un esprit d'équipe demande plus d'efforts.»

Des efforts, il ne cesse d'en fournir. S'investissant complètement dans la gestion du CER et la préparation de ce Tour de France à la voile au point d'en oublier de déballer ses cartons dans son nouvel appartement genevois...