Gabriel de Montmollin? Il prêche dans quelle paroisse? A moins qu'il ne prêche que pour la sienne… Au début, ce théologien quadragénaire au parcours atypique, bombardé l'été dernier responsable du projet «religieux» d'Expo.01, a reçu un accueil plutôt méfiant du côté des Eglises chrétiennes de Suisse. Directeur des éditions Labor et Fides à Genève, il n'a jamais été pasteur: «On m'a qualifié de théologien fantôme», se rappelle-t-il avec un sourire tout sauf contrit.

Il faut dire que les Eglises, réunies dans l'association Eglises suisses à l'Expo.01 (ESE), avaient de bonnes raisons de lui en vouloir un peu. Leur propre projet ne venait-il pas d'être sèchement refusé par le jury artistique d'Expo.01, dont Gabriel de Montmollin faisait à l'époque partie? Raisons du refus: le projet, trop institutionnel et pas assez imaginatif, ne correspondait pas à l'esprit de la manifestation.

Etant donné le secret des délibérations, impossible de savoir le rôle joué (ou pas) par l'éditeur dans cette décision, mais tout de même: quand ce dernier a proposé à la direction de l'Expo de sortir du jury et d'élaborer un projet de remplacement, afin d'assurer malgré tout l'existence du volet religieux prévu sur l'arteplage de Morat, il ne pouvait pas s'attendre à être applaudi d'emblée par les concepteurs du programme rejeté. D'autant plus que les premières informations sur le nouveau concept, axé sur la symbolique très à la mode des anges et dépourvu de tout accent doctrinal, avaient de quoi susciter leur perplexité.

Depuis lors, trois représentants de l'ESE se sont joints à l'élaboration du projet «Un ange passe», dont le contenu s'est affiné. La tension a baissé et il est fort possible – quoique nullement certain – que l'ESE décide, lors de sa prochaine assemblée générale, le 17 mai, de lui accorder son soutien. Reste à savoir si un personnage comme Gabriel de Montmollin est destiné, lui, à rester un marginal dans le paysage religieux suisse, ou s'il incarne une «révolution culturelle» que les Eglises ne pourront éviter, tôt ou tard, d'entreprendre.

Après sa licence en théologie à l'Université de Neuchâtel, ville dont il est originaire, Gabriel de Montmollin a été successivement journaliste à la défunte Vie protestante, puis délégué du CICR au Moyen-Orient. En 1992, il prend la direction de Labor et Fides, dont il est aujourd'hui également le principal actionnaire, et s'attaque en véritable entrepreneur à la modernisation et à la diversification de ce haut lieu de la diffusion de l'esprit protestant.

Dans tout cela, pas trace de la moindre vocation pastorale. Alors pourquoi avoir choisi la théologie? «Par curiosité métaphysique, par fascination pour la relation à la transcendance, et aussi parce que certains aspects du protestantisme me paraissaient plus pertinents que jamais dans le monde d'aujourd'hui, notamment l'autonomie du croyant par rapport à Dieu.» Une liberté dont il profite lorsqu'on lui demande s'il est croyant: «Je suis un croyant paradoxal, dubitatif. Mais le protestantisme m'autorise à ne pas dire publiquement en quoi je crois!»

En revanche, il regrette que l'imaginaire des institutions ecclésiales en général, et le langage qu'elles parlent, tardent à s'ouvrir à la culture contemporaine: «Depuis le début j'ai été séduit par l'esprit d'Expo.01 et par la démarche de Pipilotti Rist, consistant à changer les échelles d'expression de la réalité. Quand l'occasion s'est présentée d'élaborer un projet «religieux», je me suis tout de suite mis en quête d'une symbolique populaire à la fois rassembleuse et fidèle aux traditions.»

C'est ainsi qu'est née très vite l'idée des anges, ces figures de la médiation plus ou moins présentes dans toutes les confessions chrétiennes, mais également, par exemple, chez les musulmans. «Il n'est évidemment pas question de montrer un ange protestant, d'ailleurs je me demande comment il serait: la tête baissée, un peu replié sur lui-même…?»

Plus sérieusement, les risques qu'il faudra éviter sont ceux de l'ésotérisme, du kitsch et de l'ange «à usage personnel». «Nos anges incarneront la notion de passage, non pas le passage d'un monde à l'autre mais le passage d'une manière à l'autre de se situer par rapport au monde.» Il sera aussi question de sept «ciels» (ciel du mystère, ciel de la solidarité, etc.), qui seront non pas hiérarchisés mais éparpillés dans l'environnement.

Voilà qui paraît ressembler plus à la spiritualité syncrétiste actuellement en vogue qu'à la religion proprement dite. Pourtant, Gabriel de Montmollin préfère le terme de religion, qui implique une expérience collective, à celui de spiritualité, qui a une connotation seulement personnelle; et son projet fait une large part à la notion de révélation: «Nous aimerions montrer, de manière assez massive, la présence de la transcendance dans l'histoire.» A l'encontre de l'interprétation sociologisante de la religion chère aux responsables d'Expo 01, mais à l'encontre aussi de la tendance des Eglises à vouloir trop insister sur leur action sociale.

Le problème de fond d'une entreprise comme celle-là est de savoir comment présenter dans un espace confiné et dans la simultanéité la vision du monde judéo-chrétienne, axée sur la création, le déroulement et la fin du temps. «Les architectes, avec lesquels nous avons commencé à travailler, nous enseignent à utiliser la troisième dimension, et c'est passionnant. Mais ils n'arrêtent pas de nous proposer des structures circulaires, alors que la religion chrétienne n'est pas une religion de l'éternel retour!»

La solution, Gabriel de Montmollin la cherche dans une approche poétique et ludique plutôt que narrative. Mais le problème dépasse Expo.01: c'est, plus généralement, celui de l'inscription de la culture chrétienne dans un monde de plus en plus voué à l'instantanéité, à l'immédiateté. Un défi que Gabriel de Montmollin voudrait encourager les Eglises à relever.