La neige est revenue à La Russille, comme un post-scriptum à l'hiver. Sur la table de la grande cuisine rustique, Gilbert Musy a posé ses dernières traductions, sorties de presse pour le Salon du Livre. Les mots sont ici chez eux, loin du brouhaha de la foire commerciale. Les mots justes, crus, directs, sincères, ceux qui ne prennent pas de détour pour dire la vérité, même quand il s'agira de la maladie qui habite la maison depuis l'automne dernier.

Les livres sont neufs, ils s'entrouvrent à peine entre les longs doigts du traducteur. Entre une comédie de Matthias Zschokke et Le Crépuscule des poètes de Dürrenmatt guigne un minuscule ouvrage: L'étang de Robert Walser. La seule pièce que l'auteur biennois a écrite en dialecte. «Elle porte en germe toute son œuvre», explique Musy en souriant. C'est l'histoire d'un adolescent qui feint un suicide pour vérifier si sa mère l'aime. «L'univers de Walser me plaît. Peut-être parce que, comme moi, il a payé une enfance difficile et il a vécu des relations intenses avec ses frères et sœurs. Il a souffert toute sa vie de son enfance, mais il ne la raconte jamais comme ça.»

Lui, Musy, il raconte. Son père vaudois «pas très fiable», à la charge des services sociaux, qui, déserteur malgré lui pendant la guerre, s'est retrouvé avec un passeport français dans les environs de Fribourg-en-Brisgau. Sa mère, Allemande, qui dut travailler dur pour faire vivre tout le monde. Sa naissance en 1944, un peu par hasard, dans un village de la campagne allemande dont il ne se souvient même plus du nom. «Premier sursis: ma mère m'a gardé», raille-t-il. Une enfance à soubresauts, dure mais atypique, qui mène à 10 ans Gilbert Musy sur les bords du Léman, avec sa très chère sœur. «Je ne savais pas un mot de français. On m'a mis au fond de la classe et on ne s'est plus occupé de moi. Je ne me souviens pas d'avoir balbutié mes premiers mots. Au bout de quelques semaines, j'ai tout à coup parlé français.» Par opposition à son père, Gilbert Musy voulait un métier sérieux. Bon élève, il a pourtant fait des études «hoquetantes» jamais finies: «C'est difficile de suivre un chemin social transversal, dit-il. Au mieux, on peut passer de fils de fonctionnaire à médecin. Mais on ne peut pas tout faire en une seule génération. Il y a un moment où ça ne marche plus.» L'enseignant vaudois Gilbert Musy a eu la fonction sans les titres, et ce pied de nez aux convenances lui plaît beaucoup.

Les transhumances de l'enfance lui ont offert deux langues. «Je ne suis pas un parfait bilingue, explique Musy. Je hais les bilinguismes mous. Moi, j'ai deux langues maternelles qui fonctionnent toutes les deux dans leur registre.» Le français est sa langue d'expression, celle de tous les jours. Mais il suffit que Gilbert Musy passe quelques jours en Suisse alémanique pour qu'il pense, rêve, compte en allemand: «Je possède deux tiroirs qui fonctionnent également, bien ou mal.» Mais culturellement, il dit être un «authentique Vaudois», immergé dans la culture romande. Un Suisse, pas un de ceux qui crachent sur leur pays, même si, fiché, il a boycotté le 700e anniversaire de la Confédération.

Quelques années après sa rencontre décisive avec Françoise il y a vingt-cinq ans – «la personne avec qui j'ai le plus d'échanges intellectuels» –, Gilbert Musy a quitté l'enseignement pour écrire, puis pour traduire: «Le grand avantage du traducteur, c'est qu'il a une palette de possibilités plus large que l'écrivain. Il choisit des textes très différents les uns des autres. Cela correspond bien à ma personnalité.» Puis, peut-être pour la millième fois mais toujours avec la même passion, il explique sa méthode: «Je traduis comme un somnambule. D'abord, je me plonge dans le texte original, je me noie dedans par une lecture complète et attentive. L'univers du texte me submerge. Puis j'opère un léger décentrement. Et je retranscris cet univers en français, je tape le texte en entier, sans regarder le clavier. Je transfère le climat. Puis je mets le travail de côté quelques jours. Je reprends, je relis mon propre texte, je le corrige et je l'ajuste.» Ainsi, Gilbert Musy a passé les plus beaux textes d'un côté à l'autre de la Sarine, ceux de Thomas Hürlimann, Hugo Loetscher, Robert Walser, Dürrenmatt, Frisch, Erica Pedretti… Les plus drôles et les plus populaires aussi, comme le Grosse et Bête de Rosemari Buri. Et il réussit à entretenir une solide amitié avec la plupart des auteurs vivants qu'il traduit. «Peut-être parce que si j'aime leurs textes, c'est qu'on a quelque chose en commun.»

La drôle de petite pendule de la cuisine picore le temps. Gilbert Musy raconte son engagement en politique, sur la liste des Verts aux dernières élections cantonales, parce que «l'idéologie du tout mercantile» le mettait dans tous ses états. Surpris, il est élu l'an dernier au Grand Conseil, puis à l'Assemblée constituante. Il sait qu'il a quelque chose à y faire, et y participera de tout son cœur. «Mais je dois tenir compte de l'horizon restreint que j'ai devant moi. Bientôt, je ne pourrai plus rien faire», dit-il. Franchement, naturellement, le traducteur parle de la maladie qui l'affaiblit de jour en jour, depuis l'automne dernier. «Je ne la cache pas, mais je ne la porte pas non plus en étendard, explique-t-il. Révolté? Pourquoi? Contre qui? J'ai assez dit aux autres qu'il fallait vivre avec la mort pour ne pas oublier de le faire moi-même. Personne n'est responsable de ma maladie. Ce n'est pas juste, mais ce ne serait pas juste non plus pour mon voisin. J'apprivoise ma maladie. Et je la repousse.» Etrangement, Gilbert Musy ne voit pas le monde avec d'autres yeux. Il s'enthousiasme et se fâche pour les mêmes petites choses. Et il tâche de ne rien changer à ses activités. «C'est sans doute que ma vie me convenait bien», dit-il en souriant.La neige est revenue, comme un post-scriptum.