Comment le recordman des sélections en équipe nationale de football, l'un des plus grands joueurs suisses de tous les temps, le nouvel entraîneur de Delémont, peut-il être si discret dans un monde du ballon aux ego surdimensionnés? Il est là, attablé au restaurant de la piscine de Delémont, le regard fuyant. Il lâche des bribes de phrases d'une petite voix haut perchée. Il a le visage émacié, le sourire doux, les cheveux mi-longs. Il a beau s'en défendre, Heinz Hermann n'a pas changé. Ou plutôt, si: «Quand j'étais joueur, je me protégeais, je parlais peu aux médias. Aujourd'hui, en tant qu'entraîneur, je suis obligé de m'exprimer davantage.»

La nuance est de taille chez lui, mais elle importe peu pour sa célébrité. Qu'il s'extériorise ou non, Heinz Hermann demeure un monument, l'Ange blond qui fit les beaux jours du football suisse dans les années 80 et au début des années 90. A lui seul, son CV ferait pâlir d'envie n'importe quel adolescent: 117 sélections en équipe nationale, six fois champion de Suisse, vainqueur de la Coupe suisse en 1983, dix-sept ans et plus de 500 matches en ligue A sous les couleurs des plus grands clubs du pays, Grasshoppers, Neuchâtel Xamax, Servette, Aarau. «Il avait tout, se souvient un ex-coéquipier: une technique exceptionnelle, un rayonnement hors du commun au milieu du terrain. Sans oublier un vrai talent de buteur.»

Depuis une année, les amateurs de football l'avaient un peu perdu de vue. Il s'était mis à l'écart chez lui du côté de Gipf-Oberfrick (AG), avait pris des cours d'informatique et d'espagnol, avait suivi des entraînements en Allemagne et en France dans l'optique de devenir un jour entraîneur professionnel. Aujourd'hui, il revient en Suisse romande pour ajouter une ligne à son CV: entraîneur des Sports-Réunis de Delémont, club néo-promu en ligue nationale A, le Petit Poucet de l'élite au niveau financier (moins de 2 millions de francs de budget) et sportif. «J'ai aimé le discours réaliste des dirigeants quand ils m'ont contacté. L'équipe a aussi perdu trois ou quatre joueurs clés; le défi de repartir quasiment de zéro m'attirait. J'avais des offres de l'étranger, mais j'ai préféré choisir une région que je connais bien, puisque ma femme est Jurassienne. Je peux ainsi éviter un déménagement à mes trois filles (n.d.l.r.: 8, 12 et 14 ans) tout en retrouvant le terrain.»

Et «HH» s'en félicite. Comment pourrait-il en être autrement? Le football a été toute sa vie. Il a bien tenté de s'en éloigner, le démon l'a toujours rattrapé. Aussi loin qu'il se souvienne, il se voit balle au pied. Heinz Hermann se rappelle d'une enfance rythmée par les matches dans les rues de Seefeld, dans la banlieue de Zurich, en compagnie de son frère Herbert, futur footballeur à GC mais moins doué. Son père, propriétaire d'un atelier de soufflage de verre, dispute quelques matches de ligue A avec Young Fellows. Le fils cadet deviendra… souffleur de verre et footballeur. «Mon père m'a transmis son savoir-faire de souffleur. Il m'emmenait en voyage partout dans le monde pour faire des démonstrations. Je me souviens notamment d'un séjour de huit mois à Montréal.» Comme son père est aussi son maître d'apprentissage, il lui laisse une liberté dans ses horaires quand Grasshoppers vient l'engager, à 19 ans, pour le début d'une grande carrière sportive.

Aujourd'hui, Heinz Hermann ne souffle plus le verre, mais il a gardé un côté artiste. Il s'intéresse toujours à la culture, sous toutes ses formes. Il avoue préférer le football latin, plus créatif, au football nord-européen, plus rigoureux. Il a quelque chose de Stephan Eicher, dans son accent comme dans ses attitudes parfois rêveuses. Mais fait-on un bon entraîneur avec des rêveries? A l'époque, les observateurs du football ont souvent prétendu que sa gentillesse l'avait empêché d'être transféré dans un grand club étranger. Hermann, lui, n'est pas de cet avis: «A trois ou quatre reprises, j'ai été tout près de signer en France, en Espagne ou en Allemagne. Mais l'arrêt Bosman n'existait pas; les clubs ne jouaient qu'avec un ou deux étrangers. Et, en Suisse, on voulait absolument me garder.» Il ne regrette rien, au contraire: «J'ai fait une belle carrière. Je m'exprimais peu dans la presse, mais l'image d'introverti qu'on m'a collée était injustifiée. Dans tous mes clubs, j'ai été un leader. Je réglais les problèmes directement avec les dirigeants.» Quant à sa nouvelle fonction d'entraîneur, pas de souci: «S'il faut taper du poing sur la table, je le ferai.»

De toute manière, il n'a eu besoin de personne pour s'exiler en Espagne à la fin de sa carrière, en 1994. «J'avais envie de prendre un peu de distance, de vivre ailleurs qu'en Suisse, de créer quelque chose avec ma femme.» Il investit donc dans la construction d'une petite hacienda dans le nord de l'île d'Ibiza, Encanto del Rio (Magie du fleuve), «non pas pour faire de l'argent, mais pour le plaisir de l'initiative». Au fil des mois, le complexe s'agrandit, les touristes viennent. Mais pas facile de s'intégrer à l'étranger. Heureusement, comme toujours, le football le rattrape. Il joue quelques matches, puis entraîne l'équipe de San Carlos, qu'il mène à un niveau équivalent à la première ligue helvétique. Il se fait une petite gloire locale, tout en reprenant goût au terrain.

Du coup, quand le FC Bâle le contacte en 1997 pour lui proposer le poste de directeur sportif, le grand maigre accepte de revenir en Suisse. Le complexe tourne sans lui, le défi vaut la peine. Mais l'expérience est rude. Le club est en pleine restructuration, l'équipe peine et le public bâlois ne pardonne rien. «J'étais un peu l'homme à tout faire. Je me suis vite retrouvé surchargé. Mon erreur a sans doute été de ne pas bien me «vendre». Quand je réussissais un bon transfert, personne ne le savait.» Bref, après une année et demie, son contrat n'est pas renouvelé. Sans qu'il en garde rancœur. Heinz Hermann positive toujours.

Aujourd'hui, entraîneur professionnel à Delémont, il veut vivre cette nouvelle aventure pleinement. Malgré toutes les difficultés, malgré le scepticisme des spécialistes sur les chances de maintien de son équipe. Il se dit persuadé de pouvoir apporter un peu de son expérience aux joueurs: «En dix-sept ans de carrière, j'ai connu des entraîneurs belges, suisses, yougoslaves, français. J'ai eu un vrai apprentissage multiculturel.» Pour être plus proche de son équipe, il cherche un pied-à-terre dans la région de Delémont.

Et si l'expérience se passe mal? Il connaît l'instabilité du poste d'entraîneur et l'impossibilité de planifier une carrière dans le football. Peut-être rebondira-t-il dans un autre club. Peut-être retournera-t-il à Ibiza. Peut-être fera-t-il de la peinture ou reprendra-t-il son ancien métier de souffleur de verre. Quoi qu'il choisisse, il s'y impliquera totalement. Car, sous ses airs discrets, l'Ange blond sait parfaitement ce qu'il veut.