Vendredi matin, devant le Tribunal correctionnel de La Chaux-de-Fonds, la tâche sera rude pour Michel Némitz. Il devra sauver la peau de ses amis, Marina G., institutrice, et Michel B., menuisier, emprisonnés pour avoir accueilli chez eux, au mois de janvier dernier, le brigadiste rouge Marcello Ghiringelli. Ce dernier, que l'on surnommait en Italie «le fou», ou «le boucher», pour avoir tué deux vigiles d'une balle dans la nuque lors d'un hold-up à Turin en 1982, avait profité de sa semi-liberté accordée après 16 ans de prison pour s'évader et trouver refuge à La Chaux-de-Fonds.

Il tournait en rond dans la ville enneigée. Marina, caissière de la Fédération libertaire des Montagnes, était allée lui acheter des cagoules pour lui remonter le moral. Son compagnon, Michel B., n'avait rien dit, et il n'avait pas remarqué, non plus, que le sac de voyage de son hôte bien particulier, contenait un revolver, une Kalachnikov, des faux papiers et des munitions...

Dans une lettre envoyée aux journaux en février, Michel Némitz demandait à la justice de libérer «la Jeanne et l'Auvergnat». A l'époque, Marina G. et Michel B. croupissaient en détention préventive. Le «président» de la Fédération libertaire des Montagnes citait les paroles de Brassens: «Leur auberge est ouverte aux gens sans feu ni lieu, c'est la dernière où l'on peut entrer sans montrer patte blanche». Pas de feu, mais des pétards dans une valise, et des pattes qui furent rouges de sang par le passé.

Michel Némitz répliquait: «Il s'est trouvé, parmi eux, un homme qui tient plus du loup que du chat errant». Un loup qui aurait abusé de la solidarité des bergers. Depuis, Marina G. a perdu son emploi d'institutrice, «car les rapports de confiance sont rompus» a écrit le département de l'Instruction publique dans la lettre de licenciement. Quant à Michel B., il a repris son travail de menuisier chez son associé dans les copeaux, qui avait passé une soirée à table avec le brigadiste, «un gentil pépère», pour parler longuement de littérature au moment de prendre le café.

Michel Némitz n'était pas là. Il n'a jamais rencontré Marcello Ghiringelli. «C'est une chance». Sinon? Il n'aurait sans doute pas pu témoigner au procès de ses amis. Et il se serait peut-être retrouvé en prison. Car Némitz est connu des services de police. Son grand-père, Edouard Droz, horloger à domicile, était un anarchiste. Lui, il est issu d'une famille polonaise venue s'établir dans les Montagnes neuchâteloises lors de la révolution de 1848. Ses ancêtres faisaient sans doute partie de ces immigrés auxquels on avait accordé le droit de vote pour dire oui à la nouvelle constitution républicaine. A l'époque, les immigrés avaient fait pencher la balance. De ce scrutin serré, il est resté le droit de vote des étrangers au plan communal. Depuis, Neuchâtel fait figure de canton pionnier dans ce domaine…

Michel Némitz, âgé de 41 ans, et dont le père était notaire, aurait pu devenir un gestionnaire ou un financier. Après le bac, il a suivi les cours de l'Ecole de commerce. Mais voilà, un jour il en a claqué la porte pour se frotter «aux réalités du monde». Il s'est retrouvé militant avec les pacifistes, les chômeurs, les ouvriers et ceux qui luttent contre le racisme. Son père était mort. Sa mère partageait son engagement, en tout cas contre la violence militaire. La famille vivait hors des normes traditionnelles qui se résumaient, dans les années 70, en trois mots: église, famille, patrie. «Depuis ma grand-mère, aucun des enfants n'a été baptisé, ma fille non plus», précise le colosse poilu à grande gueule. Car Michel Némitz en impose. C'est la figure d'Espace Noir, la coopérative autogérée de St-Imier, où il travaille depuis 1988. Un centre anarchiste dans ce Jura bernois horloger et industrieux.

Michel Némitz est Neuchâtelois. Avant de se retrouver à la tête de la coopérative créée par Maurice Born, il a vécu un parcours mouvementé dans son canton et à La Chaux-de-Fonds en particulier. Dans les années 70, il a fallu d'innombrables discussions pour se démarquer du marxisme jugé «trop autoritaire pour nous». C'est aussi dire que le POP n'a pas trouvé grâce aux yeux des anarchistes de sa fédération «dont le rapport avec Moscou posait problème». Par contre, quand le chômage fut venu et installé à demeure, les anarchistes des Montagnes se sont retrouvés avec l'Association des chômeurs de La Chaux-de-Fonds. En septembre 1997, en lançant un référendum contre vents et marées, ils ont réussi à faire capoter les arrêtés fédéraux urgents sur les statuts des chômeurs. Pas étonnant: l'anarchisme dans les Montagnes neuchâteloises et l'Arc jurassien puise sa source au sein des milieux ouvriers – horlogers surtout. Dès les débuts, ils ont été sensibles aux théories antiautoritaires, fédéralistes et coopératives du révolutionnaire russe Bakounine.

Michel Némitz est l'un des derniers des anarchistes militants des Montagnes. Il a refusé de payer sa taxe militaire, ce qui lui a valu deux jours de prison, puis dix la deuxième fois et des poursuites aujourd'hui. Il a imprimé des faux tickets de bus quand la ville de La Chaux-de-Fonds a augmenté ses tarifs de 10%; il a refusé de se faire recenser en 1990 à l'époque des fiches.

Que reste-t-il de ses combats aujourd'hui? «Je suis un lutteur, et je resterai un lutteur». Mais les anarchistes ne posent plus de bombes. «C'est une image qui ne reflète pas notre action. On ne peut pas imposer la liberté à l'individu, c'est une question de cohérence». Dailleurs, quand les anarchistes auront triomphé, Michel Nemitz considère qu'ils devront se retirer. En attendant, il œuvre pour créer un contre-pouvoir. «L'oreille est plus attentive dans les milieux populaires, chez les exclus. C'est là qu'il faut trouver des gens qui défendent les droits de façon solidaire, sans prosélytisme». C'est peut-être ce discours qui a incité «la Jeanne et l'Auvergnat» à accueillir dans leur foyer un homme qui tenait plus du loup que du chat errant. Mais le loup est un loup pour l'homme...