La rondeur de Philippe Mottaz est trompeuse: il peut être cassant comme du verre – et blessant comme un tesson de bouteille. Même ses amis le reconnaissent: «Certains jours, on sent que les Scud vont partir, on ne sait pas très bien où, et chacun tend le dos.» Lui-même n'y trouve rien à redire: «Les critiques sont en bonne partie liées au poste que j'occupe.»

Il n'a pas tort. Mais en même temps ce fin analyste de la scène politique américaine où le cow-boy n'est jamais loin de l'intellectuel, ce transfuge peut-être trop longtemps imprégné de méthodes à l'emporte-pièce sous-estime les forces à l'œuvre à la Télévision suisse romande – une maison où la tradition d'entreprise impose qu'on ménage indifféremment et de manière égale les talents, les ego et les positions acquises au fil des ans. Querelle des anciens et des modernes, comme, dit-on, il le voit? Pas si simple.

Le wonder boy, après quinze ans de «States», est peut-être monté trop vite en grade, propulsé patron de toute l'information après un an et demi à peine de noviciat aux côtés de Catherine Wahli à la tête du Téléjournal. Ce faisant, Claude Smadja, qu'aspirait le vent des hauteurs planétaires, n'a pas rendu service à cet excellent correspondant – «le meilleur qu'on ait jamais eu», assure quelqu'un qui ne lui veut pas de mal. Mais qui ajoute, perfide: «Il n'a pas eu le temps de faire ses preuves dans la discipline reine de la Tour, les magazines.»

Ce reproche de «n'avoir jamais fait un tournage», c'est le «kiss of death» dans une télévision romande où jusqu'alors tous les patrons de l'info ont d'abord fait leurs armes à Temps présent ou, précédemment, à Continent sans visa, courant le monde ou le pays profond pour en montrer les entrailles et les beaux paysages. Ils y ont développé les quartiers de noblesse de la Télévision romande et une éthique qui, malgré les coups de boutoir de l'audimat, a bien tenu le coup. Comment interpréter dès lors la démarche désespérée qu'un petit groupe aurait conduite auprès de Jean Cavadini à la veille de la nomination du successeur de Guillaume Chenevière? «Raymond Vouillamoz à la direction, c'est Mottaz au programme, donc la fin de la tradition de service public», aurait murmuré le commando. La suite, on la connaît, fut le maintien à son corps défendant du «bon grand géant» qui, assure-t-on cependant, ne voit pas d'un mauvais œil Mottaz jouer le rôle «d'un vrai patron dans une vraie entreprise».

Un patron, c'est comme ça d'ailleurs que le voient ses «groupies» – lesquels, pas plus que ses détracteurs, ne veulent être cités nommément. «C'est de loin le meilleur rédacteur en chef qu'on ait eu, affirme l'un d'eux. Il a le sens de l'actualité, il adore ça, on sent que ça le fait vivre.» Le TJ d'ailleurs a changé, on y cultive les «coups», l'information en direct, la réaction à chaud, l'émotion, la synthèse rapide plutôt que la mise en perspective ou l'éclairage qui prend du temps, même si on n'est plus frileux devant les débordements d'horaire. «Il faut que ça bouge», tel est le mot d'ordre. L'interview coup de poing y a trouvé droit de cité, fût-ce au détriment, non seulement de la courtoisie, mais de la pertinence, comme ce fut le cas – particulièrement pendable – avec Juan Antonio Samaranch il y a peu. Les questions perfides sont-elles, comme on le prétend, «soufflées» par le patron dans l'oreillette qu'arborent sur le plateau Darius, Romaine et les autres? Pas dans le cas précis du Catalan, semble-t-il, mais ça arrive. «Ça peut rendre service», fait-on à la rédaction.

Une rédaction d'où ont fui – quand ils n'en ont pas été éjectés – une quantité appréciable de journalistes chevronnés, aujourd'hui remplacés par autant de nouveaux venus à la TV, plus malléables. «Ceux qui voulaient des rapports normaux n'ont pas accepté de se mettre au garde-à-vous. Certains ont même été victimes de mobbing de la part de Mottaz, note l'un d'eux. Il s'est attaché les autres par la séduction, ou les «sucres» – comme on appelle les faveurs dans la grande maison.

«Il ne s'entend pas avec ses égaux, c'est un chef de bande, poursuit l'une des victimes du grand ménage qu'on lui impute au TJ. Ceux qui ne sont pas de son clan sont ses ennemis, comme dans la cour d'école.» «Pas du tout, rétorque un «lieutenant». Ce sont les gens qui ont un problème avec l'autorité qui se sentent désécurisés.»

Le moins qu'on puisse dire, et c'est un comble, c'est que l'homme se voit crédité d'un problème de communication. «C'est un timide», assurent certains. «Un introverti», précisent les autres. «Un type insaisissable, qui fuit le dialogue», enchaîne un autre. Il admet qu'il y a eu un ou deux couacs, comme l'affaire des vacances hivernales de Soir Dernière, relayés à plaisir, déplore-t-il, par «une presse qui fait son fond de commerce des histoires de TV et les personnalise à outrance». Pour le reste, il ne voit pas où est le problème, sinon dans les «fausses barbes» dont certains l'affublent. Comme par exemple le désintérêt qu'on lui prête à l'endroit des cases phares de la TSR, les magazines. «Il n'y a pas de remise en cause des magazines, affirme-t-il. Je souhaite simplement clarifier l'identité de certaines émissions, comme Temps présent qui doit se reprofiler dans un sens moins généraliste au profit de l'investigation.»

N'empêche que même ses plus ardents supporters l'affirment: les deux casquettes, actualité et magazines, c'est trop pour ce seul homme, d'autant, ajoute-t-on à l'unanimité, qu'il est mal secondé. Il s'ensuit des conflits qui demeurent sans solution, des lettres sans réponse, des affaires qui traînent. Respecté comme journaliste, il se révèle, assure-t-on, médiocre manager des talents, des ressources humaines, des psychodrames sui generis de la grande maison. Il ne dédaigne pas, en outre, s'absenter, partir sur des «coups» avec «sa bande», comme il l'a fait pour l'affaire Lewinsky, en emmenant quatre ou cinq personnes à Washington. «Par moments, on songe à un grand navire, qui flotte sans capitaine», déplore une inconditionnelle.

Est-ce à dire qu'il manque à cet homme d'information et d'instinct la formation qui fait le patron? Même s'il a beaucoup lu – c'est sa passion – ce natif d'Yverdon n'a, c'est vrai, pas accompli de parcours académique. Cet autodidacte, qui trouve son bonheur dans un kiosque à journaux bien garni, s'est formé sur le terrain, à La Nouvelle Revue, puis stagiaire libre de 24 heures, avant d'entrer au TJ – déjà! – alors installé à Zurich. Cinq ans plus tard, en 1979, il fait le pari de s'établir aux Etats-Unis, en free lance. C'est là qu'il va se construire une clientèle, s'affirmer, se faire un nom – et cette aura qui scintille autour de ce qui vient d'Amérique. «Un tel cursus peut suffire à animer un journal de 40 personnes. Pas une équipe de 100 journalistes», tranche sèchement l'un d'entre eux.

Lui, en tout cas, ne regrette rien. Ni le statut délicieux d'indépendant, ni l'intensité professionnelle qu'il a connue à Washington. Ce n'est pas son genre de se mordre les poings, ni d'avoir des états d'âme. Marié, heureux père de deux fillettes, il est trop bon vivant pour ça, amoureux des bonnes tables, des gros cigares, des vieux whiskies autour desquels il aime à retrouver le petit noyau de ceux qui rient à ses blagues. Autant de traits qui ont leur séduction, n'était cette difficulté, que masque son humour, à partager ses émotions ou simplement le pain quotidien avec son prochain. D'où ce reproche d'être «insaisissable», pis: calculateur. Donc le projet qu'on lui prête de «préparer la suite». De briguer la direction de la TSR, d'ici deux ans. Vrai? «Pour l'instant, répond-il, l'information me passionne. Quand se présenteront ces échéances, il sera temps d'envisager l'avenir.»